Scalper la Belle province en deux temps (et demi)

21 janvier 2013 12h33 · Marc-André Cyr

L’image obsédante d’un homme sans mémoire… est plus qu’un simple aspect de décadence… c’est un phénomène qui est nécessairement lié au principe du progrès dans la société bourgeoise […] la société bourgeoise en progrès liquide la mémoire, le temps, le souvenir, en tant que résidus irrationnels … – Adorno

1761…Le prophète Abénaquis Néolin fait un « Voyage au royaume céleste ». Après 8 jours de marche, trois chemins différents s’offrent à lui. Il décide d’emprunter le premier, le plus large. Après plusieurs heures de marche, le sol prend feu, l’obligeant à revenir sur ses pas. Il prend alors le deuxième chemin … qui prend lui aussi en feu.

Le troisième le mène aux abords d’une magnifique montagne blanche au pied de laquelle l’attend une femme d’une grande beauté. Elle lui apprend que s’il désire se rendre au sommet,  il devra d’abord se mettre nu et se baigner dans la rivière. Néolin obéit. Au sommet de la montagne, il aperçoit  un village. Gêné de poursuivre sans vêtement, une voix lui donne le courage de continuer…

C’est alors que Neolin aperçoit enfin le Grand Maître de la vie, le Grand Mystère créateur de toutes les âmes de l’univers. Celui-ci lui révélera des grandes vérités. Après tout ce qu’il a fait pour eux, il est mécontent de ses enfants qui ont laissé les Européens s’emparer de la terre et corrompre l’équilibre de la vie. lls doivent maintenant renoncer à l’alcool, à la sorcellerie et aux guerres de l’homme blanc.

Il faut désormais refuser tout contact avec eux; et les chasser.

Ces paroles vont inspirer de nombreuses révoltes amérindiennes. Celle de Pontiak (1714-1769) le chef des Outaouais de Détroit, est certainement parmi les plus connues. Cette révolte, même si les historiens ne lui accordent pas tous les mêmes causes et conséquences, est un événement incontournable de l’histoire de l’Amérique du Nord.

*

1944… Jules Sioui, un Huron de Loretteville, entouré de quelque 33 délégués provenant de partout au Canada, fonde la Nation Indienne de l’Amérique du Nord. Après avoir été exclu de la Fraternité des Autochtones, l’ancêtre de l’Assemblée des premières nations – qu’il a pourtant lui-même fondée! – Sioui revendique l’indépendance complète et totale des Amérindiens.

La nouvelle constitution de la Nation Indienne affirme que les autochtones sont exempts de toute taxe et de toute conscription, qu’ils ont le droit d’être éduqués dans leur langue d’origine, d’établir un campement, de chasser et de pêcher partout en Amérique. La constitution prévoit également l’émission d’une « carte de membre » rappelant les droits fondamentaux des Indiens. Sur cette base, Sioui et ses camarades (principalement de Sept-Îles, Maniwaki, Betsiamites et Sturgeon Falls) partent en campagne et invitent chaque amérindien à se procurer sa « carte nationale ».

Début 1949, Jules Sioui et quatre membres de l’organisation sont arrêtés et accusés d’avoir conspiré « dans le but de semer le mécontentement et la haine parmi les sujets de Sa Majesté, les Indiens du Canada, en leur laissant croire qu’il avait institué un état spécial pour les Indiens de l’Amérique du Nord et que ceux-ci n’étaient plus astreints aux lois du pays » (Sioui contre le Roi, 1949).

Après 72 jours d’une grève de la faim, Sioui est finalement relâché…

On le retrouve en 1963, alors qu’il est de nouveau arrêté par la police fédérale. Le militant arrachait les listes électorales affichées dans sa réserve. Selon Sioui, les élections, le droit de vote et le parlement sont des institutions de Blancs. En aucun cas elles ne peuvent servir les communautés amérindiennes.

À sa sortie de prison, il retrouve sa maison dévastée. Les policiers fédéraux ont confisqué ses biens et détruit ses archives. Affaibli par tant d’années de lutte, il finit sa vie dans la solitude et l’oubli.

*

2013… Depuis plus d’un mois, la cheffe d’Attawapiskat fait la grève de la faim pour dénoncer les conditions de vie des Amérindiens du Canada. Plusieurs chefs de partout au pays l’ont imité et plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour la soutenir. On a même bloqué des routes et des ponts.

Mais cette grève n’en est « pas vraiment » une… Elle mange du bouillon de poisson. Comme le disent certaines raclures réactionnaires jésuitiques modernes, peut-être fait-elle cela « pour maigrir » ? Et le dossier personnel de la madame n’est pas clair, clair. Les Amérindiens ne savent pas s’organiser. Il faut qu’ils « se responsabilisent », cesse de « faire du chantage » et du « terrorisme ». D’ailleurs, c’est un dossier « très, très compliqué, mais vraiment très, très, très compliqué», le plus compliqué qui soit.

Heureusement, le chaos a été évité, l’angoisse est désormais chassée.

Tout est redevenu normal. Tout est en ordre.

La grève est enfin terminée… Il n’y aura pas de scalpe cet hiver.

Certains disent même que ça sent la coupe…

***

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 7

  • 21 janvier 2013 · 14h03 Jules

    Quelles leçons devrions-nous tirer de ces échecs, monsieur Cyr ?

  • 21 janvier 2013 · 15h27 Marc-André Cyr

    Bonne question Jules, mais ce ne sont pas que des défaites, ce sont également des luttes… qui auraient pu devenir victoire.

    Il faut les analyser, les lire et les relire jusqu’à ce qu’elles nous aient offert toute la ruse et l’inspiration dont elles étaient chargées pour les combats futurs.

  • 21 janvier 2013 · 16h42 Sébastien Lavoie

    @ Jules

    De cette expérience précise, absolument rien. De nos relations avec les autochtones (excusez la généralisation) en particulier, avec les habitants du tiers-monde en général, ceci : ce n’est pas à nous de définir ce qu’il faut faire; tout ce que l’on peut faire, c’est d’être à l’écoute. On ne peut pas leur imposer de solutions, on ne peut pas établir un ordre du jour à leur place, ne serait-ce que parce qu’ils sont parfaitement capables de le faire. Ou parce qu’une solution imposée de l’extérieur ne fonctionne jamais, pour aucun regroupement humain.

    Il n’est pas nécessaire de se référer aux commentateurs les plus réactionnaires pour se désoler de notre manque d’écoute, certaines voix progressistes se font une joie de souligner que les autochtones se contredisent afin de balayer sous le tapis leurs dires. D’autres, étrangers à leurs problèmes, débarquent avec leurs solutions toutes faites en faisant fi de la parole des autochtones…

    Ce que ces échecs nous montrent d’abord et avant tout, c’est qu’on ne veut pas les écouter. Et qu’on ne s’en sortira pas avec des oeillères. Voilà la leçon, qui aurait dû être apprise depuis longtemps.

  • 22 janvier 2013 · 00h42 DooM Dumas

    Est-ce que tu vas quitter en premier les terres que tu as volé Marc-André? Pcq c’est bien beau écrire des grands textes un peu vides, mais faut agir…

    • 22 janvier 2013 · 08h42 alain a

      « Est-ce que tu vas quitter en premier les terres que tu as volé Marc-André? »
      Il n’y a pas d’autres solutions que celle là, Doom. Et, est-ce qu’il faut être tenu responsable de tout ce que nos ancêtres on fait? Et, comment sais-tu si toutes ces terres ont été volées ? Des fois, Doom, il faut réfléchir avant d’agir. Évitons de refaire les mêmes erreurs du passé.

  • 22 janvier 2013 · 10h23 Marc-André Cyr

    M.Dumas,

    Écrire, c’est aussi agir. Mais vous avez raison, il faut aller plus loin. Il faut descendre dans la rue, faire grève, passer à l’action, organiser des vigiles, des marches, des discussions sur le sujet.

    Et sans oublier qu’il nous faut également dénoncer la raclure réactionnaire qui sévi sur les ondes radio de toute la province. Quitter le Québec, ça voudrait dire laisser les premières nations seules avec ces résidus de colons, inutile de dire que je ne veux pas participer à un tel crime.

    • 24 janvier 2013 · 21h37 Marjorie L. Garneau

      À tous ceux qui aimeraient se plonger dedans, je vous recommande de visionner le documentaire de Robin Anctil intitulé « Rouge et Blanc – Le Film ». Il a fait beaucoup de vagues à Sept-Îles lorsqu’il a été présenté au Cégep. Y’a pas eu terriblement de pushing, mais il serait grand temps qu’il y en ait, parce que c’est d’actualité, là. Enfin, en espérant qu’il puisse satisfaire la satiété idle no more de quelques-uns d’entre vous!

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