Finalement, moi aussi, j’ai besoin du féminisme…

8 mars 2013 15h08 · Marie-Christine Lemieux-Couture

Il y a environ un an, à peu près à la même date, j’écrivais un texte dans lequel je disais que, a priori, je n’étais pas vraiment féministe. Pourtant, on m’a toujours collé l’étiquette et, un an plus tard, je me dois de rectifier le tir.

Le poids du corps

Petite, j’ai été élevée comme un garçon. J’étais sportive, je m’habillais comme un garçon, je parlais comme un garçon, je marchais comme un garçon et je jouais surtout avec des garçons. J’ai grandi avec deux grands frères (que j’adore), mais qui ne me protégeaient pas. J’étais le bébé, mais ça ne m’empêchait pas de manger des baffes ou de leur courir après, armée d’un manche à balais. Ma mère m’a appris qu’on ne pleure pas, on ne crie pas, on n’a pas d’émotion et on ne montre jamais, oh grand jamais, le moindre signe de faiblesse ou de vulnérabilité. Encore aujourd’hui, j’ai souvent l’émotivité d’une roche dans des situations qui mériteraient que je hurle ma vie.

J’avais 13 ans quand j’ai compris qu’il y a une différence entre les sexes. L’adolescence m’est rentrée dedans comme un coup de batte de baseball en pleine face. J’avais 13 ans quand j’ai aussi compris que je n’étais pas la seule, qu’une femme sur trois, mais aussi un homme sur six, serait victime d’agression à caractère sexuel au courant de sa vie.

J’ai réagi à ma manière. Sans pouvoir en parler, car j’avais appris à être sans faille. J’ai arrêté de manger, aussi, d’abord parce que je ne pouvais plus rien avaler du monde extérieur, ensuite par refus que mon corps devienne celui d’une femme. J’ai intériorisé toute la violence et basculé dans une résistance à me définir par rapport à une quelconque identité sexuelle. Si le monde m’apparaissait comme une perpétuelle agression, ce n’était pas une question de sexe, c’était une question de relations de pouvoir.

L’inconfort et la différence

Quand j’entends la célèbre phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient », ce ne sont pas tant les stéréotypes féminins qui me viennent en premier à l’esprit que la violence d’habiter ce corps de femme.

Les talons hauts me rappellent l’inconfort de l’artifice. Les minijupes sont comme un dilemme existentiel chaque fois qu’il faut s’asseoir. Je préfèrerais me faire arracher la peau que de subir la torture d’une épilation. Mais tout ça reste une série de conneries qu’on peut choisir de fuir.

J’ai toujours trouvé absurde ce que la psychanalyse a appelé, en français, « l’envie du pénis », (je préfère l’appellation anglaise, penis complex, parce que moins équivoque) et je me dis que ça prenait vraiment un foutu misogyne pour penser qu’on puisse se sentir castrée d’être une femme. S’il fallait inventer un complexe proprement féminin, j’aurais parlé de la peur d’être défoncée, de la peur que l’autre entre dans mon corps et me prenne quelque chose de moi, qu’il m’incorpore. Un ami me disait, récemment, que la pire violence c’était qu’une femme impose un enfant à un homme. Ce à quoi j’ai répondu que non, que la violence est antérieure, déjà là dans l’acte de mettre un pénis dans un vagin, mais encore, la véritable violence c’est d’abord celle du désir et il n’y aura jamais pire que cette violence là.

De façon générale, soumettre l’autre, c’est le soumettre à nos désirs. C’est la violence du désir qui réifie les femmes en objet sexuel. Cette violence n’est pas simplement celle des hommes, elle est sociétale puisque les critères de la beauté sont une série de normes exercées par une pression sociale, mais cette violence est aussi dans le regard que chaque femme pose sur elle-même et sur les autres.

De la misogynie quotidienne

Jusqu’à l’an dernier, j’avais encore une étrange fascination pour les misogynes. La plupart des écrivains que j’affectionne le sont, au moins, un peu. D’ailleurs, la littérature est un milieu où la misogynie est tolérée, comme s’il était de bon ton de se la jouer Bukowski wannabe. Aussi, il y a la « grande » littérature, celle écrite par des hommes, blancs, hétéros, etc. Et les sous-catégories comme la « littérature féminine », la « littérature gay », et toutes ces littératures minoritaires qui ne semblent l’être que dans la mesure où l’épithète suit.

Aujourd’hui, j’aurais vivement envie de passer la hache dans les épithètes qui me réduisent à mon corps de femme quand j’écris. Et si, pendant longtemps, j’ai cru voir dans la misogynie le plus grand aveu de l’impuissance de l’homme devant le pouvoir des femmes, j’ai développé, au cours de l’année, une parfaite intolérance aux discours misogynes parce qu’ils ne se traduisent pas par une réelle impuissance, mais une constante agression.

Si j’avais interprété le féminisme comme la partie d’un tout beaucoup plus large — soit une opposition à l’ensemble des relations de pouvoir —, j’ai compris que je ne pouvais pas ne pas être féministe, que je le suis par défaut. Je l’ai compris en prenant la parole publiquement. Parce que dans un débat, si je monte le ton, je suis une crisse de folle, alors qu’un homme qui hausse le ton exprime son autorité. Parce que contrairement à mes collègues masculins, il n’est pas rare que mes détracteurs m’attaquent moi plutôt que mes idées, qu’ils me réduisent à mon sexe, quand je ne reçois pas des messages carrément tordus de trolls harcelants et libidineux. Parce qu’il est de plus en plus difficile de nier le retour du refoulé des luttes féministes quand le débat sur l’avortement revient sur la table ou qu’on discute du viol versus viol absolu. J’ai parfois l’impression qu’on voudrait nous enfermer dans un corps dont les lois permettraient de disposer et que, contre une mentalité rétrograde, nous n’avons pas d’autre choix que de réveiller cette résistance en nous, dont on avait cru pouvoir se passer dans une société en apparence plutôt égalitaire.

Simone avait raison, « on ne naît pas femme, on le devient. » Même quand on cherche à faire disparaître ce corps trop lourd pour soi, on n’y échappe pas. Ce que je nous souhaite, en cette journée internationale des droits des femmes, c’est qu’un jour, nous n’ayons plus à célébrer notre sexe : qu’être une femme ne représente plus, sous quelques formes que ce soit, une impasse.

Partagez cette page

Classé dans :  Société

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

À lire aussi

+ Ajouter le vôtre Commentaires 7

  • 8 mars 2013 · 20h14 Evo

    bravo et merci

  • 8 mars 2013 · 22h23 Charlotte J.

    Merci. Je suis une fille geek qui a toujours essayé d’être un des gars mais qui n’a jamais réussie. Quand j’étais jeune j’ai cru que les féministes étaient juste des femmes frustrées. Maintenant plus je vieillis et plus je réalise a quel point l’inégalité grandis avec l’âge.

  • 9 mars 2013 · 06h29 Claude Perrier

    Il est vraiment désolant que le féminisme ait dû un jour éclore… Et le militantisme des suffragettes aura été une de ses plus récentes manifestations marquantes à l’égard d’une revendication (le droit de vote) indiscutablement légitime.

    Une revendication toujours largement insatisfaite dans nombre de régions obscurantistes de par le vaste monde. Là où sévissent des barbus incultes et des exaltés, endoctrinés par d’autres barbus incultes également exaltés et endoctrinés.

    Pour remonter un peu le temps, il faut reconnaître que tout ça avait plutôt mal commencé. Après – ou avant, car ce n’est pas historiquement très clair – le malheureux épisode de la pomme au Paradis terrestre, et le flou qui s’ensuivit (où sont allés les coupables?), il y a beaucoup d’incertitude. Sauf qu’une idée s’est solidement ancrée: Eve était la coupable – et devrait céder le pas, ne pas se mêler dorénavant de ce qui la dépassait.

    Mais continuons encore.

    D’un côté, le monde n’existerait que depuis quelques milliers d’années, après avoir été créé en une semaine par un Dieu porté sur le bougonnement et la colère divine à la moindre incartade de ceux et celles qu’il aurait créé «à son image» (ce qui explique probablement beaucoup pourquoi ça va souvent si mal ici-bas, pourquoi il y a autant d’intolérance partout). Tandis que d’un autre côté, il y en a pour nous dire que tout remonte à bien plus longtemps. À des millions d’années.

    Il y aurait donc eu – selon une version historique plus plausible – l’homme des cavernes et la femme des cavernes. Avec des enfants des cavernes, évidemment, sinon je ne serais pas là pour vous en parler – et vous ne vous taperiez pas tout ce temps à me lire.

    Après des millénaires d’évolution, encore que le mot «évolution» soit assez mal choisi, l’homme des cavernes en est venu à se transformer en l’homme des tavernes. Un rustre complexé ne percevant habituellement pas sa grande nullité. Alors que, pour sa part, la femme des cavernes s’est métamorphosée en femme des balivernes, préoccupée par des enfilades de futilités.

    Cherchant souvent à attirer sur sa personne pomponnée le regard ravi et du coup convoiteur de l’homme des tavernes… Certes là un de ces mystères de la vie vraiment inexplicable. Mais… puisqu’il faut bien perpétuer l’espèce, faut ce qu’il faut!

    Bon, tout ça est fortement caricatural. Car ce ne sont ni l’homme ni la femme qui correspondent réellement au bagage d’idées déconnectées que l’on trimballe hélas depuis des millénaires. Chacun et chacune dispose d’un formidable potentiel pour apporter les meilleures contributions qui soient à nos diverses sociétés.

    Il y a une incontestable égalité qui de tout temps existe entre l’homme et la femme. Égalité d’être utile ou nuisible, égalité d’agir en visionnaire ou en passéiste, égalité à l’égard de peu importe quoi. Autant de faire le Bien que de répandre le Mal. La nature n’a imposée aucune restriction.

    Mais tout ce déballage est devenu excessivement long… Alors, je vais conclure sur cette idée que bien davantage que du «féminisme» – avec toutes les connotations négatives que la notion en est venue à comporter – c’est plutôt de quelque chose de fondamentalement rassembleur qu’il nous faut, et ça c’est tout simplement ce qu’on appelle «humanisme».

    (Si vous avez persisté jusqu’ici, je vous remercie pour votre belle patience… Et bonne journée et inspirante continuation de parcours de vie!)

  • 9 mars 2013 · 10h49 Valerie Les fraises

    Suite à la théorie freudienne de « l’envie du pénis » plusieurs psychologues ont étudié en profondeur ce qui se passait chez les femmes pour essayer de comprendre pourquoi plusieurs d’entre elles devenaient hystériques.

    Dans notre société patriarcal, l’homme aurait une peur profonde d’être une femme (dans le cas où il n’est pas en lien avec sa féminité). Remarquez comment les hommes émancipés n’ont pas peur de démontrer leurs sentiments et de coopérer au lieu de compétitionner…

    Le père aurait peur que le fils reste féminin parce que le bébé est élevé, nourrit, aimé par sa mère. De la peur du père provient beaucoup de problèmes… Les fils (et des fois les filles) sont conditionnés à refouler leur féminité entre autre par la volonté paternelle. Les mère qui demandent aux enfants de refouler seraient conditionnées par le patriarcat.

    Sachez que l’embryon est féminin jusqu’à 7 semaines, dans les cas où la transformation en sexe masculin est précaire, le bébé reste féminin.

    La théorie veut donc qu’à la base nous tous serions féminins!

    Je crois que Mme.Simone s’est donc trompée… Pour la femme, elle naît femme, devient ensuite homme à cause de la société patriarcale et peut redevenir femme (dans le cas d’une prise de conscience). Le malaise (parce que je pense que c’est un malaise) des femmes se trouverait donc, probablement, au moment où elles essaient de revenir femme…

    (La théorie provient du cours de «Psychologie: sexualité humaine» donné à l’UdeS.)

  • 9 mars 2013 · 11h26 lise doucet

    Bravo,je partage tes opinions,car j’ai vécu le même cheminement ou à peu de choses près,j’avais sept frères et j’étais seule fille,j’ai appris à m’affirmer,la plupart de mes amis étaient des gars,et les femmes me jalousaient en général,je crois que je leur faisais peur,je pourrais continuer longtemps sur le sujet,rapport hommes-femmes.A la prochaine…;-)

  • 10 mars 2013 · 07h26 T-Tro T.V.

    Comment veux-tu atteindre l’égalité des sexes si tu focus sur les problêmes et les droits de un des deux sexe que ce soit l’homme ou la femme. Le mouvement feminisme est du pour mourrir il a été pratique pour un moment pour avoir les droits que vous n’aviez pas, mais maintenant, il est signe de corruption des droits et de la mentalité de la population. l’image corporelle et standard de beauté sont aussi du coté de l’homme, la violence conjugale lorsqu’elle fait par la femmes est ridiculiser dans les médias, dans la société, et même par les forces de l’ordre, les droits parentals qui sont en faveur de la femme, les chiffres gonflé dans les statistiques de femme battu qui s’elevait à 300 mille dans le but d’entretenir des subventions aux maisons de femmes battus répandue un peu partout dans la province qui coute aux gourvernement un demi million par maison par année, sans parler de l’image que sa donne de l’homme avec leurs pubs exclusivement consacrés aux hommes qui batte leurs femmes, alors que le contraires bien que présent na jamais été abordée. j’en oublie mais il y en a plusieurs autres. dire qu’on vit dans une société patriacle encore en 2013 est simplement absurde. Si vous croyez vraiment en l’égalité des sexes en société, arrêter le feminisme ne commencer par un terme absurde comme le masculinisme. quesqu’il faudrait faire avant tout c’est un mouvement humaniste qui défend les droits de tout le monde également, des maisons pour les personnes battus, les mêmes droits parental pour tous etc. tant que ca ne sera pas rêgler nous entant que peuple ne pourrons pas nous consacrée aux vrai problêmes de la société. Cela me fait penser étrangement aux africans qui se sont fait montée les uns contre les autres pour que les pays toute autour puissent profitée de leurs richesses sans que les gens peuplant les pays s’en foutent le moindrement. maintenant les grosses corporations des autres pays peuvent prendre toute leurs ressources sans même que le monde s’en révolte. voyez-vous le lien ? moi oui :) sur ce bonne journée de la femme en retard et surtout ne vous laisser pas influencer sans faire de recherche autre qu’une recherche émotionel.

  • 10 mars 2013 · 16h32 Alain Fortaich

    « C’est la violence du désir qui réifie les femmes en objet sexuel. » Ne pensez-vous pas que l’homme aussi puisse être perçu comme un objet sexuel? En effet, regard sociétal.

    À mon avis, il ne s’agit pas de limiter à un objet/sujet féminin cette pulsion innée du désir, agressive de surcroît. En effet, une femme peut être aussi convoitée par une femme et un homme par un autre homme. Dès qu’il y a manifestation du besoin de s’accoupler, que le choix s’est fixé sur un/une partenaire, ce dernier est sitôt perçu comme une « proie » à posséder. D’ailleurs, il n’est pas innocent que la terminologie sexuelle recèle une certaine violence. Par exemple : éjaculer qui signifie projetter avec force ou le mot jouir qui signifie : profiter de… / plaisir intense tiré de la possession de… Bref, la notion de domination/soumission saille.

    Qu’en est-il de cette notion d’objet chez l’animal? Les combats entre les mâles visant à conquérir la femelle et dont l’issue vise à permettre au vainqueur de renforcer les caractères génétiques de l’espèce. Comment aborderions nous le comportement de la veuve noire qui dévore son mâle après l’accouplement? Dans le monde humain, dénoncerait-on son comportement en prétendant qu’elle est une croqueuse d’hommes et qu’elle les jette une fois sa pulsion assouvie.

    Sommes-nous dans une impasse? Je ne le crois pas. L’homme est un roseau pensant, avec l’âge penchant vers la jeunesse. ( La femme l’imite et là c’est bien dommage lorsqu’on est rendu à valoriser dans les médias et l’immédiat ces relations daddys / cougars et jeunes partenaires). Il y a certes des déterminants innés qui habitent chacun des sexes. Chacun les expriment à sa façon, certain avec plus de démonstration que d’autre, il faut bien l’avouer.

    Je regarde le printemps, je ressens le printemps en moi qui éveille mes hormones. Je regarde les femmes autour de moi qui rehaussent leur poitrine, raccourcissent leur jupe. Dois-je me comporter comme un Jean couillon et les siffler comme on siffle un chien ou bien raisonner, faire taire comme un curé l’appel de la nature? Bon, ma blonde insiste pour que je retire mes verres fumés. Elle prétend, afin de ne pas voir le sujet de ma distraction ou feint-elle qu’elle ne l’a pas remarquée, qu’elle ne me voit pas les yeux… I drink to that!

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Marie-Christine Lemieux-Couture
    MCLC a fait une maîtrise en arts à l'UQAM, où elle a eu le bonheur de devenir spécialiste en matière des choses qui n'existent pas encore. Elle est l'auteure de "Toutes mes solitudes!", un roman de plage pour intellectuels classé E pour tous, aux éditions de Ta Mère. Elle est aussi libraire, conseillère en communications, imagologue, ghostwriter, éventuellement doctorante en sémiologie, maman, radicale et manifestement éparpillée.

@geniedecesiecle

+ @geniedecesiecle →

Catégories