Traduire, trahir ou remixer The Old Man and the Sea ?

19 février 2012 22h22 · Marie D. Martel

Ernest Hemigway a écrit en 1952 :

« He was an old man who fished alone in a skiff in the Gulf Stream and he has gone eighty-four days without taking a fish. In the first forty days without a fish the boy’s parents had told him that the old man was definitely and finally salao, which is the worst form of unlucky, and the boy had gone at their orders in another boat which caught three good fish the first week. It made the boy sad to see the old man come in each day with his skiff empty and he always went down to help him carry either the coiled lines or the gaff and harpoon and the sail that was furled around the mast. The sail was patched with flour sacks and, furled, it looked like the flag of permanent defeat.»

François Bon a traduit en 2012 :

« Le vieil homme pêchait seul dans le Gulf Stream sur son canot depuis quatre-vingt-quatre jours sans avoir pris un poisson. Les quarante premiers jours, le garçon était venu avec lui. Mais après ces quarante jours, les parents du garçon lui avaient dit que le vieil homme était finalement et définitivement salao, ce qui est la pire forme pour dire pas de chance, et selon leurs ordres, le garçon était parti sur un autre bateau, lequel avait pris trois gros poissons la première semaine. Cela le rendait triste, le garçon, de voir le vieil homme revenir chaque soir le canot vide, et toujours il le rejoignait pour l’aider à porter les lignes enroulées, la gaffe, le harpon et la voile ferlée autour du mât. Une voile rapiécée avec des sacs de farine qui pendait ainsi comme le drapeau d’une permanente défaite. »

On peut accéder à la version complète de cette traduction qui est plus naturelle, plus dense, plus juste ici ou sur le site d’Annie Rioux pour les internautes québécois et canadiens seulement.

Avant lui, Jean Dutourd avait traduit en 1952 :

« Il était une fois un vieil homme, tout seul dans on bateau qui pêchait au milieu du Gulf Stream. En quatre-vingt jours, il n’avait pas pris un poisson. Les quarante premiers jours, un jeune garçon l’accompagna ; mais au bout de ce temps, les parents du jeune garçon déclarèrent que le vieux étaient décidément et sans remède salao, ce qui veut dire aussi guignard qu’on peut l’être. On embarqua donc le gamin sur un autre bateau, lequel, en une semaine, ramena trois poissons superbes. Chaque soir le gamin avait une tristesse de voir le vieux rentrer avec sa barque vide. Il ne manquait pas d’aller à sa rencontre et l’aidait à porter les lignes serrées en spirales, la gaffe, le harpon ou la voile roulée autour du mât. La voile était rapiécée avec de vieux sacs de farine ; ainsi repliée, elle figurait le drapeau en berne de la défaite perpétuelle. »

Plusieurs commentateurs ont souligné la faiblesse de la traduction de Dutourd. On en voit les traces dès le début du texte. Quelques étonnements au passage : pourquoi commencer par le motif du conte « Il était une fois…» alors qu’Hemingway revendique un réalisme cru : « I tried to make a real old man, a real boy, a real sea and a real fish and real sharks. But if I made them good and true enough they would mean many things » . Pourquoi cette décision d’utiliser « déclarèrent » et « figurait » qui font lourd et scolaire ? Pourquoi « guignard » qui fait dans l’argot ou le vieux français et «superbes » qui amplifie inutilement le parler simple et économe du quotidien privilégié par Hemingway ? Pourquoi le lointain « sans remèdes » qui sent l’effort à la place de « finally » ? La répétition de « the old man » (trois fois) qui revient comme une vague, presque à chacune des phrases, est perdue, diluée, remplacée par « le vieux ». Or, Santiago n’est pas qu’un vieux, c’est un vieil homme qui affronte l’adversité pour affirmer sa dignité et se tailler, symboliquement, une place dans un communauté inhospitalière.

Question de dignité, on rappelle ici et ici que Georges Bataille avait, dès 1953, critiqué cette traduction. « Dans leur ensemble, les libertés prises par le traducteur sur l’original me semblent malheureusement en changer l’intention. Dutourd prête d’un bout à l’autre au Vieil homme un langage teinté d’argot, Hemingway lui prête au contraire une sorte de simplicité biblique, pleine de dignité. »

S’il s’agissait explicitement d’un projet de remix, on ne discuterait pas des libertés qui sont prises avec l’oeuvre mais la proposition de Dutourd se situe dans le contexte d’une traduction qui se veut fidèle. Dans ce cas, on invoque le critère de correspondance et la préservation des attributs esthétiques essentiels de l’originale pour évaluer le texte traduit. Et comme on sait depuis plus de 60 ans que cette traduction est inadéquate, l’éditeur Gallimard qui détient les droits n’avait-il pas la responsabilité d’y remédier ? Ne pas s’en soucier, n’est-ce pas une forme de négligence à l’égard des oeuvres, et, plus généralement, du patrimoine culturel ?

On a beaucoup reproché à cet éditeur de desservir la création littéraire et de contrarier la culture numérique mais l’originalité du commentaire de Marc Jajah (sur ebouquin) consiste plus précisément à recadrer cette contreverse dans le sens d’une responsabilité morale et sociale des éditeurs :

Ce dont est coupable Gallimard n’est donc pas de faire respecter le droit d’auteur (dont personne ne conteste la nécessité); ce dont Gallimard est coupable c’est d’être à la tête d’un catalogue dont la valeur sociale est inestimable et dont ils refusent aujourd’hui d’assurer non seulement la circulation, mais la rénovation, c’est-à-dire l’assurance que l’oeuvre circulera bien compte tenu de l’époque dans laquelle elle s’inscrit alors. C’est une faute morale très grave : la maison Gallimard n’est plus à la hauteur des oeuvres dont elle a la charge.

Tout se passe comme si The Old Man and the Sea avait été trahi deux fois, la première par son traducteur et l’autre par l’éditeur qui en détenait les droits.

Pour plus d’informations, on peut se référer à :

| La photo Ernest Hemingway 1923 Passport Photograph, 1923, provient de la galerie The U.S. National Archives, source : Flickr, aucune restriction de copyright connue |

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 3

  • 20 février 2012 · 10h10 Valérie

    J’ai abandonné la lecture du Vieil homme et la mer pour cause de traduction inadéquate. Ça m’en donnait de l’urticaire.

    Je souhaite vivement que Gallimard entende enfin raison et donne la chance aux lecteurs d’avoir accès à une traduction digne de ce nom. Tout mon appui va à François Bon.

  • 20 février 2012 · 10h33 Marie D. Martel

    Ça m’a amené aussi à réfléchir sur le peu de traductions québécoises existantes des oeuvres américaines ou anglaises. Parce que souvent, le côté argot parisien m’a donné de l’urticaire à moi aussi en lisant les traductions françaises. Traduction et colonisation, c’est un autre débat :)

  • 21 février 2012 · 13h03 Serge Gingras

    Traduire ou trahir? Eternelle question. Les Italiens ont tranché la question : traducteur = traître. La question ne se pose plus.

    Maintenant, quel traître choisir? Alors là…

    De toute évidence, il y a deux écoles. C’est aux lecteurs de choisir. Encore doit-il avoir le choix. Donc connaître l’existence de deux versions.

    Il existe au moins deux versions populaires des Contes des mille et une nuits. Il y en a d’avantage. Une version édulcorée, d’ailleurs incomplète, pour les esprits faibles, par Galland. Une version qui épouse l’esprit de la culture arabe, très coquine, pour employer un euphémisme, par le Dr J. C. Mardrus. La version coquine est autrement plus jouissive, croyez-moi.

    Ce débat est éternel.
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