Le concept de tiers lieu : retour aux sources

14 avril 2012 15h46 · Marie D. Martel

La thèse des tiers lieux, développée par le sociologue Ray Oldenberg, est devenue célèbre pour avoir été utilisée dans la stratégie de marketing des cafés de la marque Starbuck. À la longue, on a fini par la confondre avec la recette Starbuck: faites un sondage, offrez le wifi et le café dans un lieu convivial et le tour est joué, disait-on. Une formule assez aisément exportable dans des lieux comme les librairies, les bibliothèques, les hôtels, et on ne s’en est pas privé.

Mais, au-delà des ingrédients de surface, ce modèle représente un véritable projet de sociétéculturedesign que l’on a généreusement galvaudé et caricaturé depuis, faute d’en connaître les fondements. Pour mémoire, je reviens à la source, c’est-à-dire au texte de Ray Oldenberg lui-même et pas au slogan ramassé sur Google qui confond la thèse des tiers lieux qu’on n’a guère lu avec le spécial « design» d’un magazine de déco qu’on a préféré lire pour critiquer ces systèmes sociaux.

Retour à la source, notes de lecture

Qu’est-ce qu’un tiers lieu suivant le chapitre 2 de l’essai de Ray Oldenberg, The Great Good Place : cafés, coffee, shops, bookstores, bars, hairs salons and other hangouts at the heart of the community ?

Les tiers lieux partagent des caractéristiques communes et essentielles. Malgré les variations climatiques et sociales, malgré les différences dans les attitudes culturelles, affirme Oldenberg, ils présentent la qualité d’une place qui permet les rassemblements dans un cadre public informel, qui contribue à créer une communauté vivante, qui favorise une communion naturelle et un sentiment d’appartenance plus qu’une association de nature civique. Ils offrent un lieu favorable à la diversité où les gens peuvent être eux-mêmes, acceptés pour ce qu’ils sont ou en phase avec ce à quoi ils aspirent.

Les conditions nécessaires qui caractérisent un tiers lieu:

1. Un terrain neutre (p.22)

In order for the city and its neighborhoods to offer the rich and varied association that is their promise and their potential, there must be neutral ground upon which people may gather. There must be places where individuals may come and go as they please, in which none are required to play host, and in which all feel at home and comfortable.

2. Le tiers lieu nivelle les différences entre les gens (p.23)

A place that is a leveler is, by its nature, an inclusive place. It is accessible to the general public and does set formal criteria of membership and exclusion. There is a tendency for individuals to select their associates, friends, and intimates from among those closer to them in social rank. Third places, however, serve to expand possibilities, whereas formal associations tend to narrow and restrict them. Third places counter the tendency to be restrictive in the enjoyment of others by being open to all and by laying emphasis on qualities not confined to status distinctions current in the society… this unique occasion provides the most democratic experience people can have and allows them to be more fully themselves, for it is salutary in such situations that all shed their social uniforms and insignia and reveal more of what lies beneath or beyond them.

3. La conversation en est la principale activité (p. 26)

Neutral ground provides the place, and leveling sets stage for the cardinal ans sustaining activity of third place everywhere. That activity is conversation. Nothing more clearly indicates a third place than that the talk there is good; that it is lively, scintilllating, colorful, and engaging.

4. Le tiers lieu est accessible et accommodant (p.32)

Access to them must be easy if they are to survive and serve, and the ease with which one may visit a third place is both a matter of time and location.

5. Les réguliers (p.33)

Whatever attracts the regular visitor to a third place is supplied not by management but by fellow customers. The third place is just so much space unless the right people are there to make it come alive, and they are the regulars…It is the regulars, whatever their numbers on any given occasion, who feel at home in a place and set the tone of conviviality and contagious style of interaction and whose acceptance of new faces is crucial.

6. Un profil bas (p.36)

As a physical structure, the third place is typically plain. Third places are unimpressive looking for the most part…In cultures where mass advertising prevails and appearance is valued over substance, the third place is all the more likely not to impress the initiated…the low visual profile typical of third places parallels the low profile they have in minds of those who frequent them, third places are ordinary part of daily routine.

7. L’atmosphère y est ludique (p.37)

The persistent mood of the third place is a playful one…It may an impromptu gathering with no set of activity at which everyone stays longer that intended because they are enjoying themselves and hate to leave. The urge to return, recreate, and recapture the expérience is there.

8. Un home-away-from-home, un second chez-soi (p.39)

Le tiers lieu est « un environnement sympathique » qui prolonge la maison dans la sphère publique et possède les attributs suivants :

  • Il nous enracine en tant que centre physique ou pivot autour duquel nous organisons nos allers et venues;
  • Il procure un sentiment d’appropriation ou d’appartenance;
  • Il favorise la re-génération sociale, le brassage d’idées;
  • Il donne le sentiment d’être libre;
  • Il suggère une certaine chaleur (warmth) dans les rapports entre les gens ;

Dans la préface de la seconde édition, Oldenberg considère également la disposition des tiers lieux à constituer des forums politiques, des forums intellectuels et des bureaux (offices, préface xxiv-xxv).

Je retiens de cette lecture que le tiers lieu est un concept, appartenant à l’appareil théorique de la sociologie urbaine, décrivant et expliquant un système social avec des composantes, des mécanismes, une structure dans un environnement donné d’où émerge des propriétés qui n’existaient pas auparavant, soit des propriétés sociales comme «être démocratique» ou «être une communauté», par exemple. En ces termes, le tiers lieu n’est pas une marque ni un autre catalogue d’Ikea.

Pour d’autres lectures au sujet des tiers lieux, on peut consulter les travaux de Mathilde Servet et cette pile de liens sur Delicious.

| Photo : Marie D. Martel, Café Charles Dickens à Londres, licence : cc-by-sa |

Partagez cette page

Classé dans :  Art de vivre, Habitat, Société
+ sur le même sujet :  , ,

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

À lire aussi

+ Ajouter le vôtre Commentaires 2

  • 15 avril 2012 · 04h50 Bertrand Calenge

    Merci, Marie, pour cet utile rappel. Je trouve que ce « concept » est une transposition de l’agora antique (http://fr.wikipedia.org/wiki/Agora ), signe du besoin de sociabilité des citoyens, qu’ils recherchent désormais dans des lieux alternatifs au forum ancien.

  • 15 avril 2012 · 23h02 Marie D. Martel

    Bonjour Bertrand ! Oui, il y a de ça et plusieurs projets programment en effet des zones de type « agora ». Par ailleurs, ce qui est intéressant, c’est de voir aussi comment le concept de tiers lieu a évolué au cours de la dernière décennie sous l’influence d’une approche plus managériale, plus marketing. Il y a peut-être besoin de revoir ce schème emprunté à l’univers marchand et revenir aux sources, voir revenir à l’agora… Au plaisir !

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Marie D. Martel
    Bibliothécaire, blogueuse, curatrice culturelle.

S’abonner au blogue

@bibliomancienne

+ @bibliomancienne →

Catégories