Le tiers lieu d’un point de vue nord-américain expliqué aux enfants

27 avril 2012 18h50 · Marie D. Martel

Pour prolonger l’article précédent portant sur le concept de tiers lieu tel qu’il a été développé à l’origine, je vais maintenant prendre le point de vue des bibliothèques. Je vais tenter, en particulier, de préciser comment le modèle du tiers lieu s’inscrit dans la conception nord-américaine de la bibliothéconomie.

Il s’agit, en fait, d’une autre forme de retour aux sources, cette fois vers les fondements de la bibliothéconomie nord-américaine, non seulement en vue de situer le concept de tiers lieu dans l’horizon de service des bibliothèques, mais aussi dans le but d’en apprécier l’importance relative. Pour ce faire, j’aurai recours au texte de référence classique de Kathleen de le Pena McCook, Introduction to Public Librarianship, surtout les chapitres 8, 9 et 12.

Dans ce livre, McCook remonte le courant de l’histoire des bibliothèques américaines, elle explicite notamment la contribution des femmes, souvent gommée, dans cette traversée. Mais, le projet principal de l’auteure consiste à formaliser l’engagement de la bibliothèque publique aujourd’hui à l’aide d’une série de principes et d’axes stratégiques concernant les services.

Pour commencer, je propose de faire une halte sur l’histoire des bibliothèques publiques telle que McCook la présente dans le chapitre 8 et qui servira à mieux contextualiser le propos que je tiendrai par la suite.

Brève histoire des bibliothèques américaines

Depuis leur apparition dans les années 1850, les bibliothèques publiques ont peu à peu étendu leurs services : aux collections de lecture sérieuse, ce sont ajoutées des documents associés à la lecture récréative. Puis, au cours du siècle dernier, des services plus actifs ont été développés : la référence, l’information, l’éducation aux adultes, la recommandation de lecture, les programmes communautaires, l’aide à l’emploi, la généalogie et l’histoire locale.

Les fondements de la théorie des services en bibliothèque ont commencé à se clarifier et à se définir dans les années 20 avec l’ouvrage, The American Public library and The Diffusion of Knowledge, par William S. Learned (1924).

Au cours des années 40, la place de l’éducation au sein des services devient un enjeu majeur. Dans The Public Library – A People’s University, l’auteur, Alvin Johnson, développe un argument sur le rôle unique de la bibliothèque comme source de connaissances. L’éducation est alors conçue comme un pivot de la fondation de la bibliothèque. La caractérisation proposée par Johnson est encore fréquemment utilisée de nos jours, souligne McCook. À cette époque, l’expression « services aux adultes », par exemple, signifiait simplement «éducation des adultes».

Après le travail de fondation, les efforts dans les années 50 ont été concentrés sur l’organisation du système de la bibliothèque publique. C’est à ce moment que les cinq pôles des services ont été identifiés : la valorisation indirecte (étalage, liste de lecture), la recommandation de lecture, les services aux organisations et aux groupes (expositions, club de lecture), programmes de bibliothèques (films, discussions de groupe, radio, télévision), services à la communauté.

Les années 60 et 70 se sont distinguées par un engagement vigoureux ayant pour finalité d’assurer une équité de services à tous : « each adult should have the right to a Library service that seek to understand both his needs and his wants ant that uses every means to satisfy them ». Le outreach et la problématique de le littéracie deviennent les moteurs des actions.

Dans les années 80, l’emphase a été placée sur les «rôles», plutôt que sur les «services», des bibliothèques publiques, en les interprétant dans une perspective communautaire. Les référents dans le discours sur les bibliothèques publiques sont alors les termes suivants : « community activities center, community information center, formal education support center, independant learning center, popular materials library, reference library and research center ».

Dans les années 90, le discours se déplace et on parle moins de «rôles» que de «services aux répondants» (service responses). Cette conception du service peut aujourd’hui être entendue de manière à refléter une vision plus large de l’importance de la bibliothèque publique pour les communautés, plutôt que d’être centrée sur les individus, et c’est ce que McCook tentent de caractériser – et que je résume dans le petit traité de bibliothéconomie qui suit.

Petit traité de bibliothéconomie

Aujourd’hui, selon McCook (chapitre 8 et 9), les quatre piliers du service en bibliothèque sont :

• La sphère publique
• L’héritage culturel
• L’éducation
• L’information

Je vais décrire rapidement ces piliers en m’attardant surtout au premier qui est appelé à revenir dans la discussion plus avant.

1. La sphère publique. La bibliothèque est une composante centrale de la sphère publique : c’est sa fonction la plus large en lien avec la société civile. Par ce biais, les bibliothécaires supportent les relations que la communauté entretient à l’égard du discours et de la réalité au quotidien. Par sa contribution à la sphère publique, la bibliothèque publique participe à la création, la construction de la communauté et elle favorise un dialogue authentique. Les services qui sont le plus étroitement associés au développement de la sphère publique sont les suivants : les « Commons », « Community Referral », « Current Topics and Titles ».

Les Commons répondent au besoin des citoyens de se rencontrer et d’interagir avec les autres, de participer au discours public. Les Commons prennent la forme de programmes communautaires et d’expositions qui permettent à une diversité d’idées et de points de vue de se croiser, de se confronter et de stimuler l’engagement civil. Il suppose des ressources appropriées de même que des lieux de rencontre, des forums, des salles au service de la communauté, des agoras, des lieux et des plates-formes d’échanges physiques et numériques.

L’axe Community Referral/ référence communautaire concerne l’offre, l’affichage et la diffusion d’information rattachés aux services offerts par la communauté. Current topics and titles englobe l’ensemble des services pour la lecture et pour les lecteurs.

2. L’héritage culturel. Ce carrefour culturel rassemble les services concernant i. l’apprentissage tout au long de la vie (lifelong learning), la croissance personnelle et le développement social; ii. L’éveil culturel (programmes d’auteurs, groupes de musique et de théâtre, ateliers d’écriture créative, ressources pour les communautés culturelles, éveil aux langues et aux arts, programmes autour de l’histoire et de l’identité, des droits humains, de la tolérance, critiques littéraires, blogues littéraires, ressources en ligne; iii. L’histoire locale et la généalogie (services et ressources pour une meilleure compréhension de notre héritage culturel, méthodes, histoires orales, archives, photographies, collection d’artefacts).

3. L’éducation. Cet axe vise à soutenir les besoins de citoyens en matière d’éducation et de formation à travers trois types d’offres : i. les services de littéracie de base (alphabétisation, premières lectures, ressources pour l’apprentissage de la lecture, tutorat, etc.); ii. la littéracie de l’information (développement des compétences pour faire des recherches et des travaux, alphabétisation technologique, utilisation des ressources de référence et leur évaluation, etc.); iii. Le support pour l’apprentissage formel (programme de littéracie émergente, visite dans les écoles, programme après l’école, collections pour supporter le curriculum des écoles).

4. L’information. Ce volet regroupe les domaines de i. l’information générale (travail, vie, loisirs); ii. l’information pour le consommateur; iii. l’information gouvernementale (au sujet des agences et services gouvernementaux, les renseignements qui permettent aux gens de participer au processus démocratique, l’éducation à la citoyenneté, les publications gouvernementales, l’accès aux informations concernant les lois, les règles, la santé, la communauté, le transport. Surtout quand on sait que les gouvernements sont des producteurs de publications qui surpassent tous les autres, dépliants, formulaires, etc…); iv. l’information pour la carrière et l’emploi (subventions à l’emploi, foires, CV, programmes d’études).

[Commentaire. Bien sûr, ce portrait de la bibliothéconomie contemporaine aurait déjà besoin d’un rafraîchissement qui soulignerait l’impact de la culture numérique et des transformations technologiques sur les principes, les méthodes, les normes d’évaluation et les buts de ce domaine. Mais, puisque, selon moi, on n’en est pas encore à parler d’un changement de paradigme, j’estime que cette compréhension de la bibliothéconomie proposée par McCook est encore, pro forma, adéquate. Ainsi, considérant les développements historiques, il serait temps de souligner le passage d’une approche centrée vers la circulation de documents à une approche orienté vers la participation, la médiation globale, la création de contenu tant par les bibliothécaires que par les citoyens.]


Les tendances de la bibliothèque du 21e siècle (c’est le titre du chapitre 12)

La présentation trop longue de ce petit traité ci-haut visait à mieux comprendre la structure du système des services de la bibliothèque publique américaine. Dans ce qui suit, je vais tenter de formuler un commentaire dans le but de montrer comment le tiers lieu s’insère dans ce système.

Considérons d’abord le registre des défis au plan des services auxquels les bibliothèques publiques sont confrontées au 21ième siècle. Selon McCook, 4 tendances affecteront les bibliothèques publiques dans les prochaines décennies :

• Le sens d’une place (Sense of Place (SOP)) dans le contexte du régionalisme
• La convergence des institutions d’héritage culturel
• Une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale
• Le soutien à la sphère publique

1) Le sens d’une place (Sense of Place (SOP)) dans le contexte du régionalisme Le sens d’une place ou le sentiment d’appartenance est « la somme de toutes les perceptions, esthétique, émotionnel, historique – qu’un lieu, ainsi que les activités et les réponses émotionnelles associés à ce lieu, suscitent chez les personnes. » Selon McCook, la bibliothèque publique procure le sens d’une place, un sentiment d’appartenance qui transcende les nouveaux développements impersonnels, les lieux commerciaux, etc. et qui aident la communauté à préserver son identité et son caractère distinctif. L’emphase actuelle sur le développement durable et sur la croissance des communautés plus viables « encourage la création d’espaces publiques qui sont de véritables places communautaires. »

Ces véritables places communautaires auxquelles la communauté aspire constituent des tiers lieux :

The Public Library stands as a true « third place » – as Oldenburg (2001) characterize the place – not home and not work- where people gather. While some libraries enhance this rôle more than others, the urban planning design focus on livable communities with emphasis on walkable environnements and accomodating civic spaces capitalizes on those aspects of public libraries that provide an SoP…The public library’s ability to be part of the revitalization of downtowns and neighborhoods makes it an important polestar for the community, in the face of an increase gated developments, urban sprawl, and unplanned growth. (p.295-296)

Et, le défi, ultimement, consiste non seulement à réussir l’émergence d’un troisième lieu mais aussi à le transcender en prenant part à des initiatives qui dépassent les limites de la communauté. En d’autres termes, il s’agit de concilier un projet local dans une perspective globale. Mais ici, la longue tradition des bibliothèques en matière de réseau, de collaboration, de partenariats, permet généralement d’assurer ce passage et cet équilibre.

[Commentaire. En somme, les bibliothèques sont aujourd’hui mobilisées par les services à la communauté. Dans la structure de services actuelle des bibliothèques, l’un des axes principaux concerne la sphère publique. Par sa contribution à la sphère publique, dit-on, la bibliothèque participe à la création, la construction de la communauté et favorise un dialogue authentique. Cette fonction passe notamment par l’achèvement d’un projet de développement de la collectivité territoriale et par la génération d’un sentiment d’appartenance (Sense of Place). Le tiers lieu désigne le concept de ce système social lorsqu’il a réalisé sa fonction consistant à favoriser l’émergence des propriétés comme «être démocratique» ou «être une communauté» et des expériences associées au sentiment d’appartenance qui le caractérise à l’aide de certaines qualités spécifiques définies par Oldenberg.

Aujourd’hui, le recours à cet appareil théorique sert, de manière instrumentale, dans la programmation des nouvelles bibliothèques à imaginer des stratégies au plan de l’offre de services, de l’aménagement et de l’architecture pour faire émerger ce tiers lieu.

On discerne plus clairement désormais, me semble-t-il, la place et le rôle que tient le concept de tiers lieu au sein de ce cadre bibliothéconomique et de sa structure de services. C’est un rôle beaucoup plus circonscrit, plus précis et plus limité, au final, qu’il n’y paraît si on considère le tapage qui l’entoure et l’attention médiatique dont il est l’objet. Mais, il semble que cette fonction joue bel et bien un rôle significatif.

Il faut reconnaître toutefois que l'influence de l'univers marchand et de l'approche marketing dans l'environnement des bibliothèques donne parfois l'impression que la théorie du tiers lieu a été coupée de ses racines sociales et s'est allégée au point de se résumer à quelques directives d'aménagement.

Dans le contexte actuelle, et avec l'importance croissante accordée au développement durable, l'idée de revendiquer un tiers lieu durable est probablement une avenue prometteuse qui permettrait de redonner la dimension de projet social à cette fonction et d'atténuer l'emprise de la marchandisation.]

Les autres défis identifiés par McCook pour la bibliothèque du 21ième siècle, si on veut compléter cette lecture, se présentent ainsi :

2) La convergence des institutions liées à l’héritage culturel. Ce défi apparaît plus urgent que jamais dans le contexte des possibilités technologiques. On vise le développement d’un système holistique qui intègre les ressources des bibliothèques, des musées, des médias, des archives sous la forme de collaboration et de partenariats entre ces différentes institutions culturelles.

3) Une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale. On réfère au droit à l’accès, aux enjeux associés à la littéracie, à la réduction des inégalités, à la préoccupation pour la fracture numérique – dans la perspective du développement durable.

4) Le soutien à la sphère publique. La préoccupation pour la contribution de la bibliothèque à la sphère publique concerne encore les Commons, non pas en termes de SOP, mais plutôt, cette fois, dans la perspective de la disponibilité et de l’accès à l’information : « The rôle of public library collection development so that librarians ensure that materials are available to meet the needs and interests of all segments of their communities continues to be an important way that the public sphere continue to be enhance (Budd and Wyatt, 2002) ».

[Notons que l’engagement des bibliothécaires contre les DRM, contre l’ACTA, SOPA, etc. et pour les droits des usagers s'inscrit, notamment, dans ce quatrième défi]

Ce sont là quelques repères fondamentaux qui sont utiles pour comprendre le cadre théorique de la bibliothèque publique sur le territoire nord-américain aujourd’hui ainsi que les sens des termes et des enjeux qui s’y déploient, notamment en ce qui concerne le tiers lieu.

| Photo Reading Room, New York Public Library, Bryant Park, par Marie D. Martel, licence : cc-by-sa |

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L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

+ Ajouter le vôtre Commentaires 1

  • 29 avril 2012 · 08h40 Claude Perrier

    Essentiellement, Madame Martel, vous nous entretenez du rôle joué par nos bibliothèques. Depuis «avant» jusqu’à «plus tard». Un rôle qui en aura été un (et en demeurera vraisemblablement toujours un) d’agora. D’une place publique culturelle par opposition (ou complément, aussi…) au centre commercial.

    Et cette réalité, elle se traduirait par le concept de «tiers lieu» (lequel s’écrirait possiblement mieux «tiers-lieu» comme Le Robert en fait parfois la remarque…). Un concept que vous ambitionnez faire en sorte qu’il soit «expliqué aux enfants»… Comme l’annonce le titre de votre billet.

    Pour que cela puisse être «expliqué aux enfants» et surtout – plus utilement – compris par ces enfants, faudrait qu’il s’agisse préférablement d’enfants qui ne soient pas de la génération Y. Pas de cette génération des enfants rois, impatients et trop souvent tournés vers eux-mêmes. Ces enfants qui préfèrent s’isoler dans leurs petites bulles (cellulaire ou bidule électronique avec ou sans écouteurs) lorsqu’ils franchissent leurs pas de porte pour aller côtoyer un moment le monde extérieur.

    Des enfants sages, voilà quelle serait votre clientèle idéale. Et encore…

    Un problème demeure. Un problème ayant de toutes époques existé. Quoique devenu plus aigu en cette ère moderne d’instantanéité. Plus particulièrement lorsqu’il s’agit des jeunes générations. Alors qu’il n’y a pas si longtemps encore plusieurs activités quotidiennes demandaient davantage de temps et d’efforts, car nous n’avions ni télécommandes ni micro-ondes ni internet et ainsi de suite, cette époque de dinosaures est aujourd’hui révolue.

    Qu’ils soient rois ou sages, les enfants à qui vous voudriez expliquer quoi que ce soit ont en commun d’être très peu patients.

    Et votre exposé, si intéressant et informatif puisse-t-il être, pourra très difficilement rejoindre la clientèle que vous voudriez pourtant atteindre. Beaucoup… beaucoup trop long…!

    Quand il m’arrive d’écrire des commentaires, ici sur Voir, qui débordent le tiers de votre intervention, certains membres rouspètent et plusieurs passent certainement outre. Ce que j’ai déjà ramené à l’importante considération qu’il faut principalement «écrire pour être lu». Sinon, à quoi bon. (Un principe que je me suis efforcé de mettre en application alors que je tenais des chroniques régulières, étant même rédacteur en chef de quelques publications, au cours des années 1980 et 1990.)

    Bon, ne prêchant pas par l’exemple ici… je vais bifurquer vers la sortie.

    En notant que notre réalité est devenue celle qu’évoquait Robert Charlebois de par le titre de son album paru en 1973 (!!!). Un album intitulé «Solidaritude». Seul ou seule au milieu de la multitude, les écouteurs bien vissés dans les oreilles, le bidule ou le cellulaire en main.

    (Dernier mot: j’ai toujours aimé l’atmosphère calme des bibliothèques. Et, dès 1969 jusqu’en 1971, lors de mon passage au cégep Bois-de-Boulogne, je travaillais à la bibliothèque du collège deux heures par jour et 35 heures par semaine durant l’été.)

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