Fab lab : La prochaine révolution en bibliothèque, faites-la vous-mêmes!

11 octobre 2012 7h12 · Marie D. Martel

Depuis leur origine, les bibliothèques se sont assez patiemment adaptées aux vagues des nouveaux médias se succédant afin de partager l’information dont les usagers avaient besoin. Notamment pour cette raison : des citoyens informés sont les piliers de la démocratie. Les bibliothèques ont évolué à travers l’âge de l’accès (et ce n’est pas terminé), l’âge de la formation et, maintenant, voici que survient l’âge de la participation. Dans ce contexte, les bibliothèques se redéfinissent en tant que projet de curation et de création.

L’âge de la participation correspond aussi au moment où l’accès aux ressources numériques tend à faire décroître les superficies nécessaires pour le stockage des collections. À ce rythme, aura-t-on encore longtemps l’opportunité d’être un vecteur de participation si les environnements physiques disparaissent ? Et, à quel genre de contenu participera-t-on si les contenus numériques persistent à nous échapper, soit parce qu’ils sont libres et gratuits, soit parce que leurs coûts sont si prohibitifs que l’on ne peut plus se les payer?

Contre toutes attentes, il semble que la dématérialisation des documents tombe à point car des espaces sont précisément requis pour les nouvelles fonctions entourant la participation créative. Et les nouveaux contenus ? Et bien, ils émergeront, en exclusivité, de ces lieux mêmes qui serviront à les créer dans un contexte de sociabilité. Les Fab labs (une contraction pour fabrication laboratory) en bibliothèque incarne cette vision d’un tiers lieu de création.

Petit rappel d’un longue histoire : L’âge de l’accès et de la formation

Internet n’est qu’un des derniers nés de la sélection culturelle des médias. Les bibliothèques ont pris le virage de l’Internet aussi vite que possible considérant des budgets souvent faméliques et l’impact à gérer avec des employés souvent peu portés sur la technologie. Malgré tout, les bibliothèques possèdent encore un nombre insuffisant de postes avec des accès Internet: ce qui ne leur permet pas de répondre à la demande.

Pourquoi offrir ces postes Internet alors que les données au Canada suggèrent que l’accès à Internet est largement répandu chez les ménages? Parce qu’il faut regarder au-delà de la surface des chiffres : 97 % des ménages qui gagnent au-dessus de 80 000 $ disposent de cet accès, alors que ce chiffre chute à 54 %, chez ceux dont les revenus sont moins de 30 000 (2010). L’accès à Internet varie aussi en fonction du nombre et de la composition des ménages: 93 % des ménages avec 3 personnes et plus sont connectés, mais ce chiffre tombe à 54 % chez les gens seuls. La fracture numérique est une fracture économique et la bibliothèque est un pont entre ces deux dérives.

Voilà pourquoi offrir l’accès à Internet en bibliothèque n’est pas un geste caduc, mais un choix éclairé en faveur de la justice sociale. Selon les Lignes directrices, par exemple, un service de qualité devrait viser 66 postes par 1000 habitants dans les grandes villes au Québec. En ce moment, la situation correspond plutôt aux normes de 1996 (à peu près 8 postes par 1000 habitants).

Et, comme on le dit souvent, que faire ensuite de tant d’informations si on n’est pas en mesure d’en faire bon usage et de l’évaluer adéquatement ? Les gestionnaires de bibliothèque qui ont suivi l’évolution numérique ont de plus en plus de personnel habilité aux technologies et à la pensée critique : ils forment des citoyens à l’utilisation éclairé des technologies, les supportent dans leur navigation tout en sélectionnant des ressources de qualité et en constituant des collections numériques.

L’âge de la participation (ou l’âge du faire numérique)

Les bibliothèques s’adaptent non seulement à la technologie de l’heure, mais aussi aux médias et leur culture se transforme. Traditionnellement, la bibliothèque est une institution qui a fonctionné du haut vers le bas : elle décide de ce qu’elle acquiert pour les usagers, elle prête, sous conditions, des ressources, elle recommande sous forme de prescriptions. Bref, les bibliothèques partagent des contenus et de l’information, mais ce mouvement tend à opérer à sens unique – sens unique… bien sûr, elles prêtent et les documents reviennent mais, au sens philosophique, les usagers ont généralement le statut de bénéficiaires et non celui de collaborateurs.

Et pourtant, l’écoute et les échanges avec des citoyens via les médias sociaux, les enquêtes ou les consultations publiques lors de la construction de nouveaux équipements, la contribution des usagers aux recommandations de livres via les clubs de lectures en lignes et autres, l’indexation sociale de documents photographiques etc., ces activités participatives génèrent un trafic qui fonctionnent horizontalement dans les deux sens. L’usager comme curateur amateur tend à devenir le nouvel ami des bibliothécaires sur les réseaux sociaux et même au-delà.

Dans cette foulée, on célèbre aussi, désormais, l’âge de la participation en bibliothèque dans la perspective de la création. On le répète ad nauseam, la bibliothèque n’est plus un dépôt de livres ni un endroit qui opère passivement en regard des besoins des usagers – ce qu’elle n’a jamais été tout à fait, jusqu’à un certain point, je veux dire « passive » : on a qu’à penser aux bibliothécaires de référence qui sont en mode performatif depuis plusieurs générations en répondant aux questions et en offrant des formations.

Mais, aujourd’hui, les bibliothèques vont jusqu’à se représenter comme des lieux d’interaction et d’expérimentation. On a toujours, plus ou moins, supposé que les gens faisaient quelque chose avec l’information qu’ils trouvaient en ces lieux. En revanche, la bibliothèque veut aujourd’hui explicitement contribuer à cette fabrication, et surtout à ce faire-soi-même (Do IT Yourself (DIY)) que le citoyen initie plus largement dans son projet de vie, dans la communauté conçue comme œuvre collective et dans la fabrique du monde. L’âge de la participation s’appuie sur une représentation, et une image de marque, de la bibliothèque comme un laboratoire technologique et social où les citoyens expérimentent et interagissent entre eux ou avec les professionnels.

Cette représentation contribue, en chemin, à faire basculer le statut de créateur du côté de l’amateur-abonné. Tout autant que nous sommes dans la bibliothèque conçue comme lab, nous sommes des créateurs. Ceci favorise la construction d’une vision plus haute de l’usager et, plus généralement, des sous-cultures. La lecture n’y est plus la finalité première, la bibliothèque adhère à la culture de la lecture-écriture où nous sommes les auteurs de nos propres livres (ou autres), au sens physique et métaphysique.

Pendant ce temps, l’aura de l’auteur semble pâlir, ses privilèges s’atténuer aussi sur les plates-formes publiques. Longtemps, la bibliothèque a été le rempart de l’auteur professionnel, aujourd’hui, il lui arrive de s’en détourner, en invoquant le droit des usagers, la défense des licences libres, le bien commun.

La remise en question juridique et la prolifération des productions artistiques issues des mains des amateurs ont aussi des effets philosophiques sur la valeur de l’oeuvre et sur son ontologie. Certains craignent que la signification de l’œuvre s’altère et se confonde dans le cortège des commodités. Mais ce mouvement de démocratie culturelle dans sa générosité multiplicatrice ne suggère-t-il pas davantage un repli de la consommation au profit d’une intensité créative qui entraîne une appropriation plus tangible, une relation plus authentique et plus avertie avec l’art et le littéraire ? La bibliothèque comme lab revendique ce parti et se conçoit plutôt comme le catalyseur d’une expérience durable avec la création.

L’âge de la participation croise naturellement la sous-culture des makers qui essaime dans les grandes villes sur le modèle du premier Fab lab de Neil Gershenfeld au MIT qui l’a défini comme “a collection of commercially available machines and parts linked by software and processes developed for making things ”. Voici une série d’exemples de bibliothèques avec Fab labs inclus qui ont adopté la philosophie du faire soi-même, du DIY, de l’apprentissage par la manipulation et de la création le plus souvent numérique.

Ces différents laboratoires proposent des espaces et des ressources qui cohabitent avec les collections en visant à faciliter les pratiques amateures et les initiatives entrepreneuriales locales. Plus généralement, le prêt des outils s’inscrit dans la continuité du prêt des livres lesquels instancient une autre manière d’être un outil. Plus onéreux que les livres, et partant moins accessibles, les outils, les logiciels et les ressources associés à la création numérique contribuent au développement de la translittéracie, des compétences médiatiques et à la capacité d’innover nécessaires pour fonctionner dans la société contemporaine. Cette vision prend la forme d’une offre de service diversifiée qui donnent aux usagers, jeunes ou adultes, la possibilité de faire des films, de créer des récits numériques ou d’autres productions artistiques, de fabriquer de modèles 3-D, des robots, etc. Mais, derrière le vernis technologique des machines qui brille dans les descriptifs qui suivent, on assume que le partage et la culture ouverte demeurent le fuel de ces incubateurs communautaires.

Et, le slogan de circonstance, façon remix de l’autre, qui est recommandé ici: la prochaine révolution en bibliothèque, faites-la vous-mêmes!

8 fabuleux labs

1. Le Fab lab de la Fayetteville Free Library. C’est le plus connu et la locomotive du mouvement. Inspiré du lab de MIT mais dans une version plus accessible qui offre des logiciels et des équipements dont une imprimante 3-D. Ce Fab lab se prépare aussi à offrir des outils de numérisation pour la communauté, histoire de se créer une mémoire personnelle et collective et puis de la partager.

2. I Street Press à la Sacramento Public Library. Mon préféré. Ce lab californien constitue un centre d’écriture et d’édition/publication accessible à tous. Les usagers ont accès à des cours d’écriture et des outils d’auto-édition et de publication ainsi qu’une Expresso Book Machine placée à la disposition de la communauté pour l’impression sur demande.

3. Digital Arts Lab à la Salinas Public Library. L’offre de service se concentre sur les logiciels de création d’art numérique, musique, vidéo, photos, sitewebs, etc. avec des formations à la carte et du soutien pour l’élaboration de porte-folios.

4. NYPL Labs de la New York Public Library. Ce dernier n’est pas accessible au public : il s’agit plutôt d’une section consacrée au design expérimental centrée sur l’usager visant à favoriser l’accès du public à la multitude de ressources contenus dans les collections, souvent exclusives, de la NYPL, comme par exemple les 40 000 menus des restaurants de New York accumulés au fil de son histoire. L’art (numérique) de faire du neuf avec du vieux.

5. La ferme de la Northern Onondaga Public Library. Le lab le plus vert. Cette bibliothèque de l’état de New York permet aux usagers d’expérimenter en plein air en leur prêtant un lopin de terre et en proposant des formations sur la croissance des végétaux et l’agriculture urbaine.

Pour les plus jeunes

6. YouMedia de la Chicago Public Library. Le Youmedia est un espace conçu pour refléter les pratiques culturelles des jeunes. On y retrouve une zone aménagée pour la socialisation, une autre pour le bidouillage et une troisième pour la formation. Différents supports numériques sont disponibles pour créer des podcasts, des productions littéraires web, de la musique dans les studios d’enregistrement, etc. Des ateliers plus structurés avec l’aide de professionnels et de mentors sont aussi proposés avec une orientation par projet en fonction des intérêts des jeunes. Le Youmedia de Chicago a été développé en partenariat avec le département de sociologie de l’Université de Chicago et a connu un tel succès que le Président Obama a décidé de soutenir la création de plusieurs dizaines de ces nouveaux labs à travers les États-Unis dans les années à venir. On peut aller voir, dans le même créneau, le Story Lab.

7. Le Children Discovery Center de la Queens Public Library. Cette bibliothèque pour les enfants revendique aussi une approche de type « learning by doing » c’est-à-dire que l’on conçoit que l’apprentissage est favorisé par le biais d’activités de fabrication et de manipulation. À mi-chemin entre la bibliothèque et le musée des sciences, cet environnement offre aux enfants, non seulement des livres, mais aussi un parcours avec du matériel scientifique interactif permettant d’explorer différentes expériences fondamentales.

Et à Montréal!

8. Le Café de Da de la bibliothèque Ahuntsic. S’il ne se désigne pas comme tel par le vocable de lab, le café de Da de la bibliothèque Ahuntsic en a la finalité. Dans cet environnement, on organise des ateliers de cinéma gratuits pour les jeunes entre 16 et 25 ans leur permettant de se familiariser avec des caméras vidéos, des logiciels de montage et d’animation. Il s’agit, à ma connaissance, du premier lab/makerspace en bibliothèque au Québec. La bibliothèque Marc-Favreau qui ouvrira ses portes en 2013 offrira aussi des équipements et des logiciels de création numérique.

Plus généralement, l’installation d’un laboratoire se heurte aux mêmes résistances et aux mêmes obstacles que ceux invoqués jadis au temps de l’informatisation et de l’arrivée des postes internet en bibliothèque : le financement, le personnel et l’espace. Lors d’un webinar offert par OCLC sur les Fab labs auquel j’ai assisté au printemps dernier, on cherchait à atténuer ces difficultés et à les transformer en défis :
1) On peut mettre en place un fab lab avec un budget variant entre 10 000 $ et 50 000 $.
2) Il faut informer le personnel et le sensibiliser à l’intérêt de la maker culture. Il n’est pas nécessaire de former tout le monde, un membre du personnel avec des solides compétences technologiques est suffisant.
3) 75 m.c. peuvent constituer un espace approprié.

J’ai déjà parlé ailleurs d’une vision de la bibliothèque comme laboratoire vivant dans son programme même. Et, on imagine que les projets de lab à venir devraient s’assumer comme telles, c’est-à-dire comme des laboratoires vivants s’appuyant sur une approche de design collaboratif et une planification en collaboration avec la communauté, en amont de ces services innovants qui sont proposés.

Enfin, ces initiatives qui se multiplient aux États-Unis ont vu le jour à travers les hackerspaces, les labs d’économie sociale existants ainsi que par l’entremise de partenariats avec des universités et des fondations. Il existe déjà un certain nombre de fab labs au Québec, il y a peut-être ici et là des alliances à…faire!

Un panel sur les labs montréalais se tiendra le 24 octobre prochain.

Pour aller plus loin :

| Source de l’image : Flickr, galerie de Matt Cottam, lience : cc-by-sa |

Partagez cette page

Classé dans :  Livres, Société
+ sur le même sujet : 

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Marie D. Martel
    Bibliothécaire, blogueuse, curatrice culturelle.

S’abonner au blogue

@bibliomancienne

+ @bibliomancienne →

Catégories