Et si Martineau avait raison…

27 janvier 2012 8h13 · Mathieu Poirier

L’autre jour, en zappant, j’ai attrapé le début du film Shortbus à Artv. C’était cette scène de yoga nouveau genre au cours de laquelle un homme se sert ni plus ni moins qu’une auto-fellation (pratique que j’associe davantage à Twitter habituellement, mais c’est une autre histoire). Vous comprendrez que j’ai été assez étonné de me faire servir ces images, sur les ondes d’ARTV, malgré l’heure avancée qu’il devait être. Et je l’ai été tout autant lorsque, plus tard, l’on m’a présenté des scènes d’orgie, une autre de triolisme homosexuel, des séances de sadomasochisme, et autres.

« J’utilise des symboles clairs. Quand je filme un personnage qui cherche à se faire une fellation – et qu’il n’a pas 14 ans –, c’est une métaphore de son désir d’être à nouveau en accord avec lui-même, ça parle simplement de l’amour de soi« , confiait James Cameron Mitchell, réalisateur de Shortbus, dans une entrevue accordée aux Inrocks en 2006.

Une auto-fellation démontrerait donc implicitement l’amour de soi. L’image est un peu paradoxale, mais je serais prêt à l’accepter si le même personnage n’avait pas le projet de s’enlever la vie tout au long du film avant de tenter le coup plus tard.

Mercredi dernier aux Francs Tireurs, Richard Martineau s’entretenait avec le pornographe Marc Dorcel. À certain moment, le premier interrogeait le deuxième sur sa concurrence (si je me souviens bien), et a ajouté que, selon lui, plusieurs grands cinéastes feront un jour du porno. Et s’il avait raison… du moins, en partie. Mais ne vous méprenez pas, je ne vous ferai pas le bonheur de me servir de l’étymologie du mot « pornographie » qui vient, soit dit en passant, du grec et qui signifie « Prostitué’ » pour faire une métaphore de la publicité. Non, je parle de films pornographiques au sens propre (?!?), comme dans représentation d’actes sexuels ayant pour objectif d’exciter sexuellement le spectateur*. Shortbus, c’est un peu ça, non?

Mais assez parlé de ce film. Passons à d’autres exemples. Prenons Antichrist de Lars von Trier avec Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe dans lequel on peut voir un gros plan sur un membre masculin au garde à vous qui va et qui vient entre les reins de la fille (ou sa doublure) de celui qui a composé la chanson? Vous voyez à quelle chanson je fais allusion? Et parlant de Lars Von Trier, vous vous souvenez de Les Idiots? Si ce film ne contient pas de scènes d’actes sexuels ayant pour objectif d’exciter sexuellement le spectateur, je me demande à quoi elles peuvent bien servir…

Même au Québec on n’hésite plus à montrer des actes sexuels non simulés dans certains films dits non-pornographiques. Pensons à la scène d’ouverture de 10 1/2 dans laquelle un jeune garçon regarde, à travers son écran cathodique, une femme pratiquer une fellation sur un homme. Alors que jadis, nous aurions opté pour des positions qui ne montrent pas explicitement l’acte sexuel, Podz a préféré montré le tout. Idem pour le film Laurentie.

Et ça peut continuer longtemps comme ça. J’ai même trouvé une liste de films non pornographiques qui contient des actes sexuels non simulés sur Wikipédia.

Je m’interroge à savoir si le fait de montrer des actes sexuels du genre peut vraiment témoigner de quelque chose et convaincre les gens à croire davantage à l’histoire. Et je me demande ce qu’en penserait Bukowski… Je suis conscient que la plupart des cinéastes qui ont recours à des scènes d’actes sexuels non-simulés ne le font pas nécessairement dans le but d’exciter, mais je me questionne sur l’utilité de la chose si ce n’est pas d’exciter sexuellement le spectateur.

Et si Martineau avait raison… du moins, en partie.

Et si, par exemple, la finale d’Amélie Poulain avait été étirée de quelques minutes pour bien expliquer aux gens qu’Amélie a finalement décidé de se consacrer à son propre bonheur…

Sans péjoration, que deviendrait le cinéma si Martineau avait raison… du moins, en partie?

 

*N. M. Malamuth, International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences, Pergamon, 2001 (ISBN 978-0-08-043076-8), « Pornography – Dening Pornography », p. 11817

 

 

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  • 27 janvier 2012 · 09h40 Catherine Voyer-Léger

    Je viens de commencer la lecture de La sexualité en spectacle de Michel Dorais. Je crois que ça t’intéresserait. (J’y reviendrai sans doute sur mon propre blogue.) David Desjardins en parlait dans sa chronique de la semaine dernière.

  • 27 janvier 2012 · 10h01 Philippe Daigle

    les artistes cherchent à provoquer des réactions chez ceux qui regardent/écoutent/voient/lisent (etc) leurs oeuvres.

    je ne pense pas que les actes sexuels servent à « convaincre les gens à croire davantage à l’histoire ». ils servent à provoquer des émotions fortes, rapidement. surtout qu’au cinéma, on n’a que deux heures pour le faire.

    par exemple, dans les Idiots, je pense que la scène porno est très intéressante, ne serait-ce que parce qu’elle est liée au dégoût que le spectateur « normal » ressent à la vue de ces personnages qui font semblant d’être handicapés mentaux pendant qu’ils baisent. émotion forte (et contradictoire, donc inconfortable) garantie.

    mon point : ce n’est pas de la sexualité gratuite.

    • 29 janvier 2012 · 11h55 Mathieu Poirier

      Je ne crois pas que le malaise devant la scène de baise soit lié au fait que les acteurs fassent semblant d’être malades. Et qu’ils aient été nains, imberbes, transsexuels ou albinos n’aurait rien changé. Les actes sexuels exposés – c’était ça la provocation selon moi.

      Von Trier cherchait peut-être à provoquer un malaise, et je n’ai rien contre si la chose est expliquée; quand le spectateur est invité implicitement à réfléchir à quelque chose. Mais quand la provocation n’a pour but que la provocation, en ce qui me concerne, on peut pas parler d’art. On parle de porno.

      Ce film s’adressait évidemment à des gens avertis; ceux dont la culture cinématographique ne s’arrêtait pas à Titanic. Des gens qui ont vu, par exemple, Le Dernier Tango de Paris, de Bertolucci. Avec Les Idiots, Von Trier a simplement voulu aller un peu plus loin.

      Quant à la provocation d’émotions fortes, plus elle est implicite, plus elle se rapproche de la maîtrise de l’art et du savoir-faire. Prenons Terrence Malick avec The Tree of Life. Là il y en avait de l’émotion forte. Pourtant, personne ne se fait violer ou battre (je ne parle pas de petites gifles sur la joue…). Mais il y a une tension incroyable et le spectateur la ressent.

  • 27 janvier 2012 · 11h58 François Lafreniere

    Je suis un fan du cinéaste américain Joe Swanberg (http://joeswanberg.com/). Ses films, tournés en vidéo en style documentaire, sont notoires pour leur contenu sexuel et la présence de nudité, autant masculine que féminine. En fait, on pourrait dire que la sexualité est le sujet même de ses films, du moins le rôle qu’elle a à jouer dans l’intimité et les relations de couple. Il m’arrive parfois de me demander si Swanberg ne pourrait pas arriver aux mêmes fins en étant plus pudique, ou si le fait de mettre en image les actes sexuels n’ajoute pas justement une dimension supplémentaire à ses propos. Et c’est peut-être là que se trace la ligne entre le cinéma et la pornographie; la volonté d’approcher le sexe en tant que sujet plutôt qu’en tant qu’objet?

    • 29 janvier 2012 · 12h06 Mathieu Poirier

      Je ne connais malheureusement pas Swanberg alors je ne peux me prononcer sur le sujet.

      Ceci dit, j’ai trouvé intéressant votre réflexion quant à la différence entre le cinéma et la pornographie, soit la volonté d’approcher le sexe en tant que sujet plutôt qu’en tant qu’objet.

      Mais le fait de faire un film dont le sujet est le sexe n’est selon moi pas un prétexte pour l’exposer explicitement. Pensons à Woody Allen et son Everything you always wanted to know about sex… but were afraid to ask… Il a su faire l’un sans l’autre.

  • 27 janvier 2012 · 14h43 James

    Concernant « Les Idiots », bien au contraire, les scènes ne visent pas « à exciter sexuellement le spectateur », on serait plutôt dans l’ordre de la provocation, de chercher à créer un malaise chez le spectateur pour le questionner sur son seuil de tolérance face à ce qui est montré (c’est un peu le projet global du film) et/ou sur ses propres pratiques sexuelles.

    Idem avec « Antichrist » d’ailleurs, où l’érotisme est plutôt mis en relation avec la mort à venir de l’enfant (le montage en parallèle de la séquence d’ouverture rejoue le modèle Éros/Thanatos), il me semble.

    Par contre, là où ça peut devenir intéressant, c’est quant au prochain projet de LVT, Nymphomaniac, sur lequel on peut s’informer ici : http://www.screendaily.com/news/production/lars-von-triers-nymphomaniac-being-lined-up-for-summer-2012-shoot/5030401.article

  • 28 janvier 2012 · 20h39 Véronique Matteau

    Je n’ai aucune idée de ce que Martineau en dit, mais je ne pense pas qu’on puisse généraliser sur la chose.
    Dans les films de Lars Von Trier, le but n’est pas d’exciter mais bien de « démontrer ». Et il apparaît clairement dans sa démarche (Dogville, Danser dans le noir…) qu’il aime créer un malaise, que ça soit par provocation ou autre.
    D’ailleurs, je ne crois pas que ce genre de scènes excite tout l’monde…
    Cela dit, je maintiens qu’on ne peut généraliser, sûrement que certains cinéastes cherchent bêtement à exciter, faute de mieux (peut-être est-ce le genre de film que regarde M…?).
    Ah et en passant, « une fellation sur un homme » c’est un joli pléonasme! ; )

    • 29 janvier 2012 · 12h10 Mathieu Poirier

      Je n’ai jamais combiné les mots « fellation » et « cheval » lors d’une recherche dans Google Images mais je suis persuadé que, si je le faisais, je pourrais vous prouver qu’il ne s’agit pas d’un pléonasme ;-)

  • 29 janvier 2012 · 16h36 Jean-Serge Baribeau

    J’ose espérer que l’on va tolérer le point de vue d’un aspirant-petit-vieux qui est peut-être un vieil emmerdeur et un «mononque» profondément irritant. Alors, pour être clair, je dirai que je viens d’avoir 68 ans.

    J’ai fait mon cours classique de 1955 à 1963 dans un pensionnat dont je tairai le nom car on m’y a quand même permis d’acquérir de nombreuses connaissances, fort plaisantes et souvent très utiles.

    Dans ce collège on nous faisait savoir, avant la rentrée, que si nous apportions un dictionnaire, un Larousse par exemple, venant de «chez nous», il fallait le remettre au «censeur» officiel du collège, lequel avait comme tâche d’arracher certaines pages. On nous encourageait à plutôt acheter, à prix relativement modique, un dictionnaire vendu par le «magasin» du collège. Le principe était d’extirper certaines pages dans lesquelles il y avait des photos représentant des tableaux réalisés par des peintres qui avaient osé peindre des femmes nues ou parfois, pire encore, des hommes nus. Même traitement pour certaines sculptures comme le David de Michel-Ange ou pour les pages parlant des organes sexuels.

    Cela faisait que nous utilisions des dictionnaires épurés et rapetissés, ce qui nous donnait, dès l’âge de 12 ou 13 ans, le goût d’aller voir, pendant les vacances, ce qu’il y avait dans ces mystérieuses pages, arrachées par des obscurantistes exécrables.

    Je ne sais pas si de nombreux lecteurs et lectrices ont déjà vu le film HIROSHIMA MON AMOUR, oeuvre du grand réalisateur Alain Resnais, film réalisé en 1958. On y voit deux personnes nues (on ne montre aucun détail pouvant être considéré comme scabreux) et il est question, dans les images et dans les discussions des deux protagonistes, de l’horreur de la guerre 1939-1945 et de l’horreur de la bombe états-unienne qui a été «échappée» sur la ville d’Hiroshima, au Japon.

    Eh bien, ce magnifique film a été considéré, par les prêtres et censeurs catholiques, comme étant pornographique, «érotique» et dangereux pour nos âmes pures de braves collégiens apparemment soumis et obéissants.

    Il s’est passé quelque chose d’analogue avec le film VIRIDIANA, film du grand réalisateur espagnol Luis Bunuel (1961). Une femme qui vient de recevoir un héritage, reçoit chez elle, dans une grande maison, des pauvres et des paumés. À la fin du film on y voit de pauvres bougres qui sont disposés comme étaient disposés le Christ et ses apôtres lors de ce qu’on appelle LA DERNIÈRE CÈNE, dans la mythologie catholique et chrétienne.

    À Montréal, en1963 (le film avait été interdit jusque-là) un cinéma appelé «L’Élysée» a décidé de présenter le film. Je m’y suis rendu avec une bande de copains et copines. À la porte il y avait de nombreux prêtres qui tentaient de nous empêcher d’entrer. Nous avons dû nous battre et en frapper quelques-un avant de pouvoir pénétrer dans le cinéma.

    Tout cela pour dire qu’aujourd’hui, en 2012, il est difficile de me scandaliser ou de m’amener à voir partout de l’indécence, de l’impudeur ou de la grivoiserie. Si un cinéaste de talent juge qu’il doit et désire montrer certaines scènes à coloration sexuelle et érotique, je me dis qu’il doit le faire.

    Cela étant dit je sais qu’il existe de nombreux films porno, carrément dégueulasses et pestilentiels.

    Mais j’ai appris, dans la répression et la censure, la valeur de LA LIBERTÉ.

    JSB, sociologue des médias et de l’absurde

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    Quand j'étais petit, j'aurais aimé jouer du piano comme Glenn Gould, pratiquer des arts martiaux comme Donnie Yen, être créatif comme Jules Verne et être aussi bon cuisinier que ta mère. Hélas, il y a eu le Nintendo, "L'Enfant génial" avec Fred Savage, les Gifs animés, "Lain", "Scott Pilgrim" et la blogosphère. Résultat: je ne suis bon qu'avec les pitons.

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