Depuis une décennie, peu de musiciens ont été aussi célébrés que le saxophoniste américain Joe Henderson, vénérable souffleur aux sonorités suaves et chaleureuses. Il lui aura pourtant fallu une éternité avant d’en arriver au sommet des sondages de Down Beat et autres magazines de jazz, le musicien retournant même à l’enseignement pendant une bonne partie des années quatre-vingt. Depuis son hommage à Billy Strayhorn, en 1991, on se bouscule au portillon dès que son nom apparaît sur l’affiche.
Comme notre homme est au faîte de sa gloire, comme il n’a plus vraiment besoin de la presse pour vendre des milliers de compacts, il se fait un brin tirer l’oreille pour causer aux journalistes. «Cinq, dix minutes, pas plus», dira-t-il à l’attachée de presse, lorsqu’elle fera la demande d’entrevue pour le journal. Henderson aime visiblement mieux causer entre collègues de la note bleue. Après l’avoir réveillé en plein après-midi, à son domicile de San Francisco, on vient finalement à bout de lui poser une première question. Trente-cinq minutes plus tard, bien comptées, sans que je ne puisse l’interrompre une seule fois, il finit d’y répondre. Ils sont toujours comme ça, les vénérables: généreux… et capables de magnifiques solos.
La question était pourtant fort simple, et ne se voulait qu’une simple introduction, puisqu’on lui demandait si le fait d’être reconnu si tard dans sa carrière (il avait cinquante-quatre ans en 1991) ne le frustrait pas un peu… «Pour être bien honnête, j’ai des sentiments mixtes, explique-t-il. Je n’étais pas un nouveau venu, et je ne jouais pas du saxophone pour la reconnaissance. Que la masse apprécie mon travail est agréable, mais le milieu des musiciens l’avait toujours fait, et ça me suffisait. Je suis simplement content que ça m’arrive.»
«Je me questionne cependant sur la pertinence des journalistes ou des critiques, ceux-là mêmes qui soulignent aujourd’hui mon travail. Où étaient-ils il y a vingt ou trente ans? Je jouais dans leur face, ici aux États-Unis, j’enregistrais des albums comme maintenant. Comment ont-ils pu m’ignorer pendant tout ce temps?»
Du même souffle, Henderson admet que la presse contemporaine s’intéresse beaucoup aux jeunes, ces fameux jeunes loups dénichés par les gros labels américains: «Et pourtant, ces disques sont souvent très ordinaires. On y retrouve trop souvent des amateurs. Et ce n’est pas la faute des musiciens, mais bien celle des producteurs qui jettent des kids dans la fosse aux lions, avant même qu’ils ne soient prêts. J’aurais pu aller à New York quand j’avais dix-huit ans, mais je savais que j’en avais encore à apprendre, si bien que j’ai préféré rester à Detroit. A part quelques surdoués comme Tony Williams ou Lee Morgan, j’en connais très peu qui ont pu se frotter très jeunes à la Big Apple.» Avec les résultats qu’il connaît, on ne pourra certes pas contredire Monsieur Henderson.
le 3 juillet à 18 h
Au théâtre Maisonneuve
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