

John Scofield : R.S.V.P
De Miles Davis à Medeski, Martin & Wood, le guitariste américain refuse rarement une collaboration qui lui permette d’avancer. Cette année, on renverse les rôles: c’est à lui de lancer les invitations…
Claude Côté
Pour un directeur artistique comme André Ménard, John Scofield représente le genre de musicien avec lequel on voudrait continuellement travailler. Permutant toutes les combinaisons imaginables, grâce à la polyvalence effrontée du guitariste du Connecticut, Ménard, depuis douze ans, nous a ramené assidûment Scofield, sans qu’on ne s’en lasse jamais. Rien de plus normal, donc, qu’une série entière lui soit enfin consacrée.
Scofield ne s’est pas confiné à une seule doctrine, un seul style, une seule vision. Il nourrit sa prolifique carrière dans la diversité. Seulement durant l’année passée, il est venu au Festival avec les New Standards d’Herbie Hancock, ainsi qu’à Saison-Jazz Montréal, au Gesù présenter Quiet, son premier album sur Verve. Deux projets complètement différents, mais qui illustrent bien la boulimie de ce diplômé du Berklee College of Music, à Boston. Revenant à des plaisirs plus viscéraux, John Scofield vient de nous pondre A GoGo, avec les néo-funk de Medeski, Martin & Wood; son vingt-quatrième album en tant que leader, lui qui en compte au moins le triple en collaborations de studio.
Cet homme de quarante-six ans nous est d’abord apparu comme un fauve en cage le soir du 27 juin 1985, au Théâtre Saint-Denis, alors qu’il faisait partie du groupe de Miles Davis. Souvenez-vous: le concert de Miles qui débute à une heure moins quart le matin, dans la confusion et la frénésie, You’re Under Arrest! qui démarre sur les chapeaux de roues, les lumières de la salle encore allumées, les gens qui courent désespérément à leur siège comme s’il s’agissait d’une place sur un canot de sauvetage du Titanic, et, devant nous, Scofield, alors successeur de Mike Stern dans le groupe de Miles, le dos arqué, essayant tant bien que mal de dompter son Ibanez farouche, complètement funk dans ses intentions, multipliant les ruades sur l’instrument, le visage baigné de sueur. C’était, pour le moins, impressionnant. Ce soir-là, Scofield venait de démontrer qu’il pouvait jouer au feeling, comme l’avait d’ailleurs demandé Miles aux musiciens de son groupe, qui incluait l’actuel bassiste des Rolling Stones, Darryl Jones.
Une entrée en matière prestigieuse, certes, mais lorsqu’on regarde les autres bancs d’école sur lesquels John Scofield s’est assis, on écarquille davantage les yeux: Mingus, Mulligan, Burton, Jay McShaan, etc. Non, notre homme n’a jamais eu à jouer dans le métro pour survivre. Pourquoi? Parce que John Scofield est le propriétaire d’un son. Le détenteur d’une griffe bien à lui, identifiable entre mille.
Une espèce de filtre sonore, qui oblitère tous les aigus, embrouillant toutes les pistes, un genre de cabotinage nonchalant qui vous guette au détour. Scofield attend patiemment, comme un alligator qui surveille sa proie. Puis, il attaque au bon moment – la jugulaire de la chanson, évidemment -, presque gracieusement, pour retourner ensuite dans ses eaux à la fois troubles et calmes. Ce mélange de retenue, de sensibilité à vif et de proximité de son instinct en ont fait un improvisateur-né. Cette série Invitation, où le jazz cat a sept vies, laisse poindre quelques interrogations. Comment voit-il cette résidence pas ordinaire qui l’attend? Nous lui avons téléphoné.
John Scofield sur…Miles Davis«Jouer avec Miles a vraiment consolidé plusieurs aspects de mon jeu, et il m’a donné une certaine direction que je n’avais pas. A cette époque (1983 à 1986), Miles baignait dans le funk. Il parlait tout le temps de James Brown et de Sly Stone. Et il écoutait des choses plutôt étranges, Madonna par exemple. Je pense que ses versions des succès de Michael Jackson (Human Nature) et Cyndi Lauper (Time After Time) sont bien meilleures que toute la merdique jazz muzak qui se faisait à ce moment-là. Son insistance à vouloir jouer du funk était très directe. Et que dire de cette force qu’il avait dans sa façon de diriger, et sa conception des choses. Et, je te jure, il était très discipliné. Il voulait des musiciens de jazz capables d’alterner avec le funk. Je pense que j’étais un musicien plutôt nerveux à ce moment-là. J’essayais d’épater tout le monde à chaque solo. Maintenant, je suis plus relax. Je ne peux m’imaginer maintenant faire un solo de la même façon.»
Et la série Invitation…Avec Charlie Haden, le 1er juillet«J’ai déjà joué avec Charlie dans plusieurs contextes, en quartte, en quintette, etc. Mais ma première expérience en duo avec lui remonte avant l’époque où il inaugura cette série Invitation, il y a quelques années. J’ai tout simplement beaucoup d’affinités avec sa façon de jouer.»
Avec Jim Hall, le 2 juillet«Jim Hall, de toute ma vie, a toujours été mon guitariste préféré. Parmi tous les guitaristes qui m’ont influencé, Jim est celui qui ressort du lot. Peut-être à cause de sa personnalité à la guitare. Je me suis dit que si j’essayais de l’imiter, je trouverais bien une façon d’apprendre. Sans contredit mon plus grand modèle.»
A GoGo, le 3 juillet«Il faut dire tout de suite qu’à cause d’un conflit d’horaires, Medeski, Martin & Wood n’ont pu honorer cet engagement. On fera donc le concert avec les musiciens de mon groupe, qui, soit dit en passant, sont loin d’être des passagers. Plusieurs musiciens ont leur recording band, puis leur touring band. Ce n’est pas mon cas. Je fais équipe avec Larry Goldings et Bill Stewart depuis très longtemps. Je ne peux évidemment pas les comparer à Medeski, Martin & Wood, mais ils sont extraordinaires à leur façon. Je crois sincèrement que Goldings et John Medeski sont les deux joueurs d’orgue les plus fascinants au monde! Stewart, lui, est un vrai génie musical. Personne ne joue mieux la batterie que lui… Steve Logan, pour sa part, est un bassiste funk hors pair. Ce que j’ai demandé aux gars, c’est de ne pas écouter A GoGo! Je veux qu’ils jouent à leur façon, sans être influencés par le disque. De toute façon, c’est une musique très flexible.»
Avec The Dirty Dozen, le 4 juillet«Oh! ça c’est une idée de ma femme, qui est aussi ma gérante. J’ai toujours été un grand fan de la musique de La Nouvelle-Orléans. Je me souviens d’être allé voir The Dirty Dozen à leurs débuts, avec mon beau-frère, au bar The GlassHouse, à La Nouvelle-Orléans. Susan m’a dit: "Pourquoi pas The Dirty Dozen?" Et je suis bien d’accord. Ce sera une rencontre de contrastes, c’est certain, mais je me sens à l’aise avec toute cette tradition de marching bands. J’ai appris à jouer ces sons de fanfare à la guitare. Je pense que ça va marcher, même si on est dans une zone grise. Ce sera la première fois qu’on joue ensemble. Quant aux autres musiciens de la série, j’ai déjà joué avec eux au moins une fois…»
Avec Toots Thielemans, le 5 juillet«Je n’ai pas de mots pour décrire cet homme. Son harmonica devrait créer de beaux moments au sein du quartette. Honnêtement, je n’ai pas grand-chose à dire sur lui parce que je l’admire tellement. Toutes les fois où nous avons joué ensemble, c’était fabuleux.»
Quiet, le 8 juillet«Alors, ça, c’est très spécial pour moi. On a déjà fait le concert de cet album à Montréal (au Gesù), mais c’était avec ma petite formation. Ce concert sera complètement différent puisqu’il y aura six cuivres, triés sur le volet à Montréal. Seront-ils des musiciens montréalais ou des musiciens déjà programmés au Festival, je ne le sais pas. Ce sera tout de même intime. Je comparerais même ce projet à de la musique de chambre, à cause de la qualité acoustique des cuivres.» Notez que sur Quiet, Wayne Shorter joue sur trois pièces. Au moment de l’entrevue, Scofield ne savait pas encore que Shorter ne viendrait pas.
Avec le Joe Lovano Group, le 9 juillet«On se connaît depuis tellement longtemps! Nous jouions ensemble à l’école! D’ailleurs, il jouait dans mon groupe il y a cinq ans. J’ai énormément appris de lui. Il n’y a pas, selon moi, de force musicale égale à Joe Lovano dans le jazz aujourd’hui. Un guitariste et un saxophoniste, ce n’est pas nécessairement la meilleure combinaison. Mais avec un gars comme Lovano, le phrasé est parfait. Suffit d’avoir un mauvais souffleur, et ça peut être ennuyeux dans un contexte de quartette, comme c’est le cas ici. Je préfère de loin créer une même voix avec le saxophone, et relancer un pianiste. Ou alors jouer avec un claviériste, ce qui me permet d’être dans la peau d’un saxophoniste.»
Au Théâtre du Nouveau Monde