

Les Nuits du Beat : Traverser le manche
Qui dit blues dit guitares et qui dit guitares dit guitaristes. Pour souligner la présence de plusieurs membres de l’héroïque confrérie, nous vous proposons ce petit guide en forme d’accords bleus et de solos bien ficelés.
François Tremblay
Le sultan du swing
Colin James (3 juillet à l’Agora du Vieux-Port). Est-il encore besoin de faire les présentations? Bien sûr que non! Mais il nous faut cependant rappeler qu’il existe plusieurs Colin James. L’un solidement attaché au blues traditionnel (entendre National Steel paru en 1997), l’un au rock, l’autre à la musique soul, tandis qu’un autre s’éclate sur les rythmes des orchestres de swing et de jump blues des années 40. «Je ne m’attends pas nécessairement à ce que le public me suive toujours», dira-t-il fraîchement arrivé dans la ville de Banff où il doit donner un concert. «Du reste, c’est agréable et très valorisant de pouvoir passer d’un style à l’autre. National Steel n’était pas une aventure au fort potentiel commercial, mais c’était important pour moi d’enregistrer le genre de blues que je joue depuis toujours. Ça m’a permis de jouer avec John Hiatt et de me produire dans des festivals spécialisés.»
En 1993, Colin James avait surpris tout le monde en enregistrant un album de pièces qui ont fait les beaux jours des salles de danse avant l’ère du rock’n’roll. Avec l’album Colin James and the Little Big Band, le chanteur guitariste anticipait de plusieurs années le renouveau swing qui fait fureur en ce moment. Dès lors, il avait juré qu’il y reviendrait. C’est maintenant chose faite car le nouvel album (Colin James and the Little Big Band II) vient tout juste d’être placé chez les disquaires. «Disons que le timing ne pouvait pas être meilleur, commente le principal intéressé. C’est une collection de chansons popularisées par Jackie Wilson, Memphis Slim, Cab Calloway et d’autres musiciens plus obscurs. Cet album est plus raunchy que le premier, plus coquin dans le sens de cochon.» Inutile de dire que le guitariste s’amuse comme un fou avec son nouveau groupe élargi et tous ces morceaux à la rythmique d’enfer. «On ne joue jamais moins de vingt-sept morceaux. Bref, les deux albums swing et d’autres qu’on n’a jamais endisqués. J’vais te dire, on s’éclate tellement que des fois, on doit presque me sortir de scène pour que le concert prenne fin.»
Le prince du blues
Il faut voir le guitariste trifluvien en concert pour mesurer l’amplitude de son talent. Ceux qui ont été témoins de ses passages récents en ville, ou plus récemment à Montréal alors qu’il volait la vedette à Jonny Lang, sont à court d’épithètes. Accompagné de sa fidèle Fender Telecaster, Steve Hill nous promet trois soirées (au Kashmir du 26 au 28 juin) sous le signe du blues. Quelques minutes en sa compagnie (ou au téléphone) suffisent pour nous convaincre de sa vocation. «Quand j’ai commencé à jouer de la guitare, je trippais sur le vieux Cream, puis, à quatorze ans, j’ai découvert Muddy Waters. Ce fut le choc qui m’a donné la piqûre; après j’ai continué mes recherches et me suis intéressé à Robert Johnson et Albert King. Personnellement, j’aime tous les styles de blues; ces temps-ci j’écoute beaucoup de swamp blues, une variante louisiannaise née dans les années 50.»
Selon le guitariste, nous sommes au sommet d’une nouvelle vague blues qui aurait débuté vers le début de la décennie. «Je pense qu’on est pas mal au sommet de la vague et je ne suis pas fâché, explique-t-il. Depuis quelques années, trop de gens se lancent dans le blues sans savoir vraiment ce que c’est. Ça va des promoteurs aux musiciens pop qui décident de jouer dans des festivals de blues parce que ça marche. Il y a des abus, mais le temps va se charger de faire le ménage. D’ailleurs, les vrais fans ne sont pas dupes. Par contre, le succès d’un gars comme Jonny Lang a du bon parce qu’il montre qu’on peut rejoindre un public plus large. J’ai joué avant lui il y a quelques semaines et tu aurais dû voir le nombre de p’tites filles qu’il y avait en avant. Du moment que c’est bien fait, les gens vont s’y retrouver.» Au programme du séjour prochain: l’intégrale de son premier album, quelques interprétations de ses chansons fétiches et des nouveaux morceaux destinés à être gravés sur son prochain disque.
Le guitariste héroïque
Frank Marino est le premier et le seul «guitar hero» canadien des seventies. Le leader du légendaire Mahogany Rush a toujours bénéficié d’un statut exceptionnel, refusant de se plier aux exigences d’une industrie qui commençait à se transformer en machine à fric. Rares sont les vieux maniaques de guitare électrique à ne pas avoir écouté l’album Mahogany Rush Live (1978) jusqu’à la corde. Marino est aussi un des premiers guitaristes à avoir fait sien le style de jeu d’un certain Hendrix, bien avant que Stevie Ray Vaughan s’en inspire. «Ce n’était pas bien vu à l’époque, raconte Marino. Encore moins venant d’un kid de seize ans, et anglophone originaire de Montréal. Au début, j’étais boudé par la scène canadienne-anglaise, je ne faisais pas partie de la gang d’April Wine et on ne m’invitait pas dans les partys. Quand j’ai commencé, Hendrix venait de mourir et les Américains voyaient d’un mauvais oil que je m’en inspire. Quelques années plus tard, c’est devenu une sorte de règle surtout quand Vaughan est arrivé. Il n’y avait pas beaucoup de rock au Canada à l’époque, juste nous, Rush et B.T.O.»
Le guitariste, qui a gravé son dernier album en 1991 et s’est absenté un long moment de la scène, n’aimait pas ce qu’il y voyait. «Je trouvais le milieu étrange et j’ai décidé d’arrêter jusqu’à ce que les choses commencent à changer. Depuis quelques années, plusieurs groupes ont choisi la voie de l’indépendance, ça m’a plu et j’ai décidé de remonter sur les planches.» Marino, qui possède son propre studio, travaille actuellement sur un nouvel album. «Je fais l’album que j’ai vraiment envie de faire parce que personne ne m’y oblige. Je vais peut-être en essayer quelques-unes en concert, c’est très fin années 60, sorte de mélange entre Cream, Hendrix et les Doors.» L’essentiel du concert serait fait dans la plus pure tradition rock’n’rollienne à laquelle Marino est toujours attaché. «Je n’ai pas joué live depuis mon jam sur le dernier disque de Brian Lee, mais ça ne se perd pas. On va faire nos classiques, nos interprétations favorites et quelques nouveaux trucs. Je sais que je joue dans le cadre d’un festival de jazz et de blues, mais disons que mon show va être dans une veine plus rock.» Aucun problème avec ça.
Johnny et compagnie
Nous avons choisi de nous entretenir avec les vedettes ci-contre, mais nous aurions pu aussi faire un brin de jasette avec le légendaire Johnny Winter (le 4 juillet à l’Agora), qui vient de sortir un album après une pause discographique de près de cinq ans. En voilà un autre qui plaît autant aux rockeurs qu’aux fans de blues. Rappelons pour la forme que le grand Texan tatoué a appris son futur métier dès l’enfance, en écoutant les galettes de T-Bone Walker et de Clarence Gatemouth Brown. En 1962, il déménage à Chicago où il rencontre un des fondateurs du style Chicago blues, Muddy Waters. Après avoir écumé les clubs de la ville des vents, le guitariste a fini par attirer l’attention grâce à son jeu inventif. En 1970, il flirte avec le rock et enregistre des versions vitaminées de Johnny B. Good et du Jumpin’ Jack Flash des Stones. Il revient en 1973 avec le fabuleux Still Alive and Well, épaulé par le guitariste Rick Derringer avec lequel il échangera solos et tubes (Derringer reprendra le simple Still Alive and Well tandis que Winter revisitera Rock’n’roll Hoochie Choo). Au milieu des seventies, le guitariste est une star du hard à part entière, mais il effectuera par la suite un spectaculaire retour aux sources. En effet, depuis 1977, Winter est revenu au blues pour ne jamais le quitter et entreprend une longue croisade pour ce genre qui lui a tout appris et tant donné. Après un fructueux passage sur l’étiquette blues Alligator (entendre l’excellent 3rd Degree), il a définitivement écrit son nom à l’encre noire dans le grand livre du blues. Le concert qu’il nous offrira, devrait ressembler assez au live qu’il vient de sortir sur étiquette Point Blank, Live in NYC’97.
Tant qu’à flirter avec la légende aussi bien aborder le cas Jimmy Vaughan (le 3 juillet à l’Agora du Vieux-Port). Un autre enfant du blues, un autre amant de la gratte. Un autre qui, aux commandes des Fabulous Thunderbirds, a flirté avec le rock (entendre Tuff Enough, paru en 1986). Jimmy (le grand frère du regretté Stevie Ray) est un fleuron à part entière du renouveau blues survenu au début des années 80, aux côtés de George Thorogood et de son génial frangin. Avec les Thunderbirds (qui mettaient également en vedette l’harmoniciste Kim Wilson), le guitariste a sillonné l’Amérique du Nord et l’Europe de 1975 à 1989. Il fait maintenant cavalier seul depuis la parution de l’album Brother to Brother, et vient de lancer un formidable disque intitulé Out There. Soul, rythm’n’blues et gros boogies qui tachent se côtoient avec une grâce cathartique.
On ne peut non plus passer sous silence la visite du bluesman Brian Lee, un des enfants chéris des fans de Québec, ni celle du massif Coco Montoya (en première partie de Winter le 4 juillet, puis au Kashmir), qui tel un Clapton ou un Mick Taylor a fait ses classes avec John Mayall. Sous l’emprise de la déesse guitare, les amateurs auront plusieurs raisons de célébrer.