Découverte sur le tard d’un homme humble et discret. Il nous est arrivé de nulle part, avec la musique la plus jouissive qui soit. Enfin, pas exactement de nulle part, puisque Olu Dara a abouti à New York, en provenance de Natchez, au Mississippi, il y a plus de trente ans. Comme le précise d’ailleurs le titre du premier album du cornettiste-chanteur-guitariste et joueur de trompette aborigène: In the World, From Natchez to New York. Il est aussi de quelque part, puisqu’il a joué sur plus de cinquante albums, dont ceux de Brian Eno, James Blood Ulmer et Cassandra Wilson. Il est de quelque part, puisqu’il fait partie du contingent tout étoile du film de Robert Altman, Kansas City. Enfin, il est de quelque part, puisque Olu Dara, avant de faire ce disque, était un homme fort occupé à composer pour le théâtre et pour Broadway.
A cinquante-sept ans, on peut dire que sa première brochette de chansons a macéré assez longtemps. Lorsqu’on se met sous la dent ses onze compositions, on s’en rend compte: chacune des pièces baigne dans une sauce savoureuse, indice probant que chaque fruit de son arbre est mûr à point. Pour tout dire, ce cheval de trait de l’écurie enviable du producteur Yves Beauvais (qui inclut Madeleine Peyroux et James Carter) n’a rien d’une picouille. Parlons plutôt d’un laboureur content d’être un laboureur, qui, par ses horizons musicaux, est résolument en terre agricole. Il suffit de regarder la pochette du compact pour en avoir une bonne idée. Cette photo, où l’on voit Olu assis à une table somptueuse, remplie de petits plats du terroir, entouré de quatre superbes afro-américaines. Une convivialité à l’image de sa musique.
Olu Dara est une belle surprise, parce qu’il rappelle beaucoup Taj Mahal. Dara a non seulement le même âge que l’ami Taj, mais il s’en remet également à l’Afrique pour tout expliquer. On prend connaissance de la distribution, et on hoche la tête d’approbation: un guitariste ghanéen, un percussionniste congolais et un organiste des Caraïbes. Dès cette première chanson, on reste accroché, tellement les coups de pinceaux sont colorés, tellement la toile absorbe toute cette mouvance sonore. Amorti tout de suite après par une Rain Shower placide et imperturbable, écrite pour la pièce The Darker Face of Earth, laissant évoquer dans le texte une référence à Highway 13 de John Lee Hooker, lorsqu’il décrit le déluge et les roulades dans la Mississippi mud. Et c’est comme ça d’un bout à l’autre: sur Harlem Country Girl, avec les voix célestes de Zora; sur la délicieuse Your Lips…Are Juicy!: tout fonctionne, tout s’enchaîne avec la même plénitude. Pour tout dire, In the World est le plus beau disque que j’aie entendu cette année.
Il fallait bien lui parler.
«Avant de faire ce disque, j’ai travaillé avec des écrivains, composé de la musique pour des compagnies de danse, travaillé avec des théâtres régionaux, en plus d’être comédien, ce qui est toujours ma grande passion. Je travaille beaucoup avec la chorégraphe Diane McIntyre. Toute ma musique tire ses influences de Natchez, une cité de quinze mille habitants, qui, incidemment, est la plus ancienne ville en bordure de la rivière du Mississippi, plus vieille même que New Orleans. J’ai déménagé à New York en 1963, et je peux dire que la grande ville ne m’a pas changé. Je me considère un peu comme un musicologue, parce que je m’intéresse à toutes les musiques (son fils n’est nul autre que le rappeur Nas, qui chante sur la chanson Jungle Jay). J’ai grandi dans un milieu où j’étais entouré d’une foule de genres musicaux. Tout ce que j’avais à faire, c’était de m’en imprégner. Je n’ai jamais pensé que je pouvais chanter. Je le fais seulement parce que c’est nécessaire, c’est tout. Mes textes passent bien, parce que je les chante de façon théâtrale, c’est un peu par déformation professionelle!»
«Ma philosophie dans la vie, c’est de rester moi-même. J’essaie d’être une personne gentille, d’être bon avec mon prochain. Nas, lui, a besoin d’un autre message parce qu’il est né à New York, un endroit hostile aux enfants, tout le contraire de mon vécu, où la présence des enfants était souhaitée, où une communauté entière prenait soin de chacun. La société ne l’a pas traité avec la même indulgence. La nature reste très près de moi, elle habite ma conscience.»
«Pour le concert, j’emmène la même gang que sur le disque, sauf les demoiselles qui chantent sur l’album. Elles coûtent trop cher, elles me montent un compte faramineux chez le nettoyeur, et elles mangent tout le temps. Cinq à six fois par jour!»
Le 2 juilllet à 18 h
Au Spectrum
Voir calendrier Événements