

Uri Caine : Le Mahler des uns
Nicolas Tittley
Depuis toujours, les fins de siècle sont marquées par la présence d’artistes exceptionnels servant de pont entre les acquis de la tradition et les promesses de la modernité. A la fin du siècle dernier, le compositeur autrichien Gustav Mahler a joué un tel rôle, servant, en quelque sorte, de charnière entre les univers musicaux de Wagner et Schoenberg. Une fin de siècle plus tard, Uri Caine, pianiste new-yorkais de réputation internationale (on l’a déjà vu au FIJM, en compagnie du clarinettiste Don Byron, entre autres), décide de rendre hommage à l’ouvre de Mahler dans un traitement résolument moderne, ajoutant ainsi sa contribution au changement d’époque que nous vivons présentement. Caine n’a certes pas la prétention de créer la trame sonore du nouveau millénaire, mais son Mahler Project, présenté cette année au FIJM, a immédiatement piqué notre curiosité.
Par son utilisation de l’échantillonnage, son éclatement des genres et par la présence de DJ Olive aux tables tournantes, le projet de Caine (disponible sur disque sous le titre d’Urlicht/Primal Light) a de quoi séduire les curieux, fussent-ils allergiques au jazz ou à la musique de Mahler. «J’avais intégré un petit bout de la 3e Symphonie de Mahler à l’une de mes compositions sur l’album Toysª, raconte Caine, pour expliquer la genèse du projet. Stefan Winter (patron de la maison de disques Winter & Winter) m’a approché parce que son frère Franz venait de terminer un documentaire sur Mahler, et il m’a demandé si j’étais intéressé, et j’ai tout de suite dit oui.» A l’origine, il s’agissait d’un projet pour piano, clarinette, trompette et tables tournantes, mais le caractère éclaté de son sujet a vite amené Caine à recruter d’autres amis (dont Joey Baron, Arto Lindsay et Dave Douglas) pour travailler à son «adaptation». «De son vivant, Mahler a été sévèrement critiqué pour son éclectismeª, affirme Caine. Il était capable de créer une pièce très romantique et, au moment du climax, il insérait quelque chose de complètement atypique, des éléments de musique folklorique ou une marche militaire, par exemple, qui envoyait la pièce dans une tout autre direction.»
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Sur Primal Light, Caine insiste beaucoup sur ces petits détails qui pimentent l’ouvre de Mahler. Les changements de tempo sont nombreux: l’utilisation de nombreux styles (bossa, klezmer, free, etc.) réussit à merveille, et la présence d’échantillonnages ou d’un cantor juif ont de quoi surprendre. Parmi les éléments de folklore dont Mahler saupoudrait ses compositions, le klezmer jouait un rôle incontournable. Juif converti au christianisme, Mahler s’est même efforcé de devenir mystique vers la fin de sa vie et, pourtant, sa musique portera toujours la marque de son héritage hébraïque. «C’est un aspect que j’ai mis en valeur, mais je n’ai pas voulu en faire un symbole ou une victime juive. Mahler ne semblait pas regretter son choix; il avait simplement quitté la synagogue pour le monde de l’art, mais il ne pouvait se débarrasser de son bagage culturel.» Avec ou sans les considérations spirituelles, Uri Caine entend continuer son travail de relecture des classiques avec un projet Wagner, et il espère s’attaquer sous peu aux Variations Goldberg de Bach. Le deuxième millénaire s’annonce intéressant.
Le 2 juillet à 23 h
Au Gesù
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