Compay Segundo : Folle jeunesse
Musique

Compay Segundo : Folle jeunesse

Il n’y a vraiment plus d’âge pour être jeune. Ce guitariste cubain nonagénaire, par exemple, vit aujourd’hui, grâce à son succès récent, une seconde jeunesse. A moins que ce ne soit une troisième… Ou une quatrième.

Rappelez-vous le fameux proverbe: «Mieux vaut tard que jamais.» Ou encore, comme ils disent à Cuba: «Il n’est jamais trop tard si la vie est bonne.» Dans le cas de Francisco Repilado Muñoz, mieux connu sous le pseudonyme de Compay Segundo, cette maxime prend vraiment tout son sens. Imaginez, le vénérable Cubain aura quatre-vingt-onze ans, le 18 novembre prochain, et il vit actuellement la meilleure période de sa longue et riche vie.

Non seulement il est connu et reconnu chez lui («Avant je faisais trois coins de rue en quinze minutes. Maintenant, il faut ajouter au moins une heure compte tenu de tous les gens que je rencontre qui veulent me saluer, me parler, me serrer la main, etc.»), mais la reconnaissance (d’abord survenue dans les pays hispaniques depuis 89 alors que la réputée Smithsonian Institute de Washington, D.C., l’avait enregistré et diffusé) est désormais internationale, en particulier depuis sa participation au célèbre Buena Vista Social Club, paru l’an dernier.

Preuve de cet engouement sans précédent dans sa carrière: le spectacle qu’il donnera au Festival International de Jazz de Montréal affiche complet depuis plusieurs semaines. Ce qui ne devrait pas vous empêcher de vous ruer sur son nouvel album, Lo Mejor de la Vida, aussitôt que vous aurez terminé la lecture de ce journal. «Pour moi, il n’y a qu’une seule façon d’expliquer le succès de la musique traditionnelle cubaine, telle que je la fais, partout dans le monde, tant à Cuba qu’en Europe ou au Canada: les jeunes recherchent leur passé. C’est pour cette raison que cette jeunesse veut entendre de la musique traditionnelle, et, pour eux, je la représente. Je n’ai jamais abandonné la musique traditionnelle, depuis que je suis tout petit et jusqu’à maintenant.»

Vous résumer la carrière de Compay Segundo est quasi impossible. Disons simplement qu’il a (très) longtemps été parmi les musiciens les plus en vue de son pays, et, qu’à son âge, il n’est pas surprenant de lire, dans sa biographie, qu’il a été choisi, avec son groupe de l’époque, pour jouer lors de l’inauguration du Capitolio, en… 1929! En 1942, il atteignait un de ses sommets en carrière alors qu’il formait le duo Los Compadres, en compagnie de Lorenzo Hierrezuelo. C’est à ce moment qu’il fut baptisé Compay Segundo. «Je faisais toujours la deuxième voix, d’où le nom de Segundo. Comme Hierrezuelo chantait la première voix, on l’a, lui, surnommé Compay Primo.»

A cette époque, il faut peut-être aussi rappeler que l’industrie musicale cubaine (et même mondiale) était loin d’être structurée comme aujourd’hui. Ce qui fait que, pendant quelques années, c’était au rythme d’un par mois qu’on lançait les nombreux enregistrements des Compadres!

Dans la bio officielle, on mentionne qu’à partir de 53, on oublie – évidemment injustement – Segundo. Que devient-il? «Je n’ai jamais cessé de faire de la musique durant cette période. Et puis, je pratiquais également, pendant tout ce temps, mon premier métier de rouleur de cigares. Que j’ai conservé de façon officielle jusqu’en 74, moment où j’ai pris ma retraite.» Imaginez: il a pris sa retraite il y a près de vingt-cinq ans!

L’enfant d’un siècle fou
Je pourrais aisément terminer tous les paragraphes de cet article par des points d’exclamation tellement la vie de Compay Segundo est riche en aventures et mésaventures, tellement elle n’en finit plus de s’étirer, tellement on n’a vraiment pas envie non plus qu’elle s’arrête, au moment même où on vient de découvrir son immense talent. Soulignons simplement un dernier fait: Segundo est né en 1907. Il aura donc assisté à presque tous les événements de ce siècle, qui fut riche en bouleversements: électricité, eau courante, automobile, avion, radio, télé, ordinateur, voyage dans l’espace, etc.
Devant tant de nouveautés, Compay Segundo reste perplexe. Comme s’il s’était volontairement tenu à l’écart de toute nouvelle technologie. Comme si, de son île-refuge, il ne tenait pas du tout à voir les innombrables innovations que le monde moderne lui réserve. Comme s’il ne se doutait même pas que son fameux Lo Mejor de la Vida, c’est sur disque compact que nous l’écoutons. Comme si, d’une certaine façon, non seulement Segundo est-il retranché dans son paradis cubain, mais qu’en plus il s’isole sur l’oasis musique de son Éden à lui. «Je viens de la période romantique où les hommes enlevaient leur chapeau pour saluer les femmes. Tout a beaucoup changé, parce que la morale est différente. Ça, oui, je l’ai remarqué. Plus rien n’est pareil qu’avant.»
Il ne faut cependant pas croire que le fumeur de cigares est un vieillard. L’homme qui me parle au téléphone en direct de son domicile cubain a la verdeur des gens d’expérience. Il n’y a qu’après un certain âge qu’on a le droit de se vanter d’avoir une nouvelle copine. («J’ai beau avoir quatre-vingt-dix ans, je me sens comme si j’en avais vingt-six. L’âge de ma nouvelle blonde.») Il faut avoir atteint un âge assez avancé pour se permettre de rire de soi avec autant de recul. «Cela dit, lorsque je fais de la musique, j’ai encore l’impression d’avoir tout juste dix-huit ans…»

Si l’une des chansons cubaines les plus populaires dit que pour le peuple originel, il faut avoir vu l’Espagne avant de mourir, il faut fort probablement avoir quatre-vingt-dix ans pour pouvoir affirmer sans broncher: «Lorsque j’ai mis le pied en Espagne pour la première fois, j’avais vraiment l’impression de me retrouver au siècle passé, à cause, surtout de l’architechture».
Alors que je lui fais remarquer que nous avons exactement cette impression lorsque nous allons à Cuba, Segundo ne bronche pas. Fait comme s’il n’avait pas entendu. Comme si le sous-entendu de la situation politique cubaine ne l’atteignait pas. Comme si les choses avaient évolué bien assez vite pour lui, en suivant le rythme cubain et non pas le rythme fou des pays occidentaux. Chez ces gens-là, on ne parle pas de ces choses-là, Monsieur.

Mais on respecte tellement la tradition qu’on ne la laisse pas aller à elle-même. On s’en occupe. Déjà, les petits-fils de Compay Segundo ont formé un groupe pour perpétuer le travail exemplaire de leur grand-père. «Ils aiment ma musique. Ils ne veulent pas qu’elle disparaisse avec moi. Parce que ce qu’ils font ressemble beaucoup à ce que je fais. Le son est respecté, tout comme le style. De cette façon, je vais laisser un souvenir. Je ne passerai pas inaperçu dans ce monde.» Comme s’il pouvait encore avoir un doute ou deux là-dessus.

Le 3 juillet à 18 h
Au Spectrum
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