

René Lussier : Heures supplémentaires
Nicolas Tittley
Photo : Pierre Crépô
«Disons que je suis un musicien autodidacte non académique qui adore l’improvisation et l’écriture, et qui tente de les faire cohabiter de temps en temps.» Pas facile de décrire René Lussier, surtout lorsque c’est l’homme lui-même qui tente l’exercice. Lussier est tout ça, et bien plus encore: membre fondateur du collectif Ambiances Magnétiques, guitariste improvisateur émérite, joueur de daxophone, auteur d’une dizaine de disques (dont le colossal Trésor de la langue), et compositeur d’innombrables musiques de films, membre du Fred Frith Guitar Quartet, de La vie qui bat, des Granules, des Dangereux Zhoms, et chanteur dilettante.
«Je refuse de me limiter à une seule chose, ce serait trop bêteª, lance-t-il. Les gens ont tendance à vouloir se spécialiser, alors que moi, je veux faire le contraire: comme disait André Duchesne, qui avait écrit une magnifique chanson à ce sujet, Casse ta case. Je ne suis pas dans une gang en particulier, et je suis de toutes les gangs. Il y a des gens qui pensent que ça peut nuire à leur carrière de trop s’éparpiller, mais ça ne m’a jamais arrêté. La carrière, je l’ai mise de côté depuis longtemps, ce qui ne m’empêche pas de travailler sans arrêt!» ª
Pour travailler, il travaille, l’ami René. Entre sa prestation en solo au dernier Festival de Musique Actuelle de Victoriaville et les trois spectacles qu’il donnera cette semaine au Festival de Jazz, il s’est permis de lancer quatre disques en même temps! D’un côté, on le retrouve dans une aventure bruitiste en compagnie du manipulateur de tables tournantes Martin Tétreault, avec qui il a fondé le groupe Dur Noyau Dur (un projet résolument hardcore, comme son nom l’indique). De l’autre, il y a La vie qui bat, un duo à tendance animalière où il s’amuse en compagnie du batteur Pierre Tanguay. Ces derniers viennent de lancer deux disques, Chèvre et Chevreuil, dans lesquels Lussier fait aller ses cordes, de guitare ou vocales, dans un univers largement improvisé inspiré de la nature. Dans la liste de ses récentes parutions, on retrouve aussi la musique originale du film documentaire Chronique d’un génocide annoncé, une ouvre musicale poignante illustrant le drame rwandais.
Selon les standards de la grosse industrie, une telle saturation du marché équivaut à un véritable suicide commercial, mais pour Lussier, qui assure lui-même ses relations de presse en écrivant personnellement à tous les journalistes, c’est la meilleure façon de se faire remarquer. «Si j’avais sorti un seul disque, personne n’en aurait parlé. Deux, personne n’en aurait parlé non plus. A trois disques, ça commence à bouger un peu, et à quatre, c’est difficile de passer à côté!»ª Il parle aussi avec un enthousiasme débordant de l’un de ses plus récents projets, Gros Mené, un groupe plutôt rock dirigé par l’impossible et extraordinaire Fred Fortin, avec qui il vient de donner un concert à Saint-Félicien.
Entre travaux de commande et explorations personnelles, entre compositions et improvisations, arrive-t-il à trouver un certain équilibre? «L’écriture nourrit l’improvisation et l’improvisation nourrit l’écriture», lance-t-il, laconique. L’une des plus grandes sources dí’inspiration pour René Lussier, ce sont ces rencontres entre musiciens, qu’il organise depuis 1993, et qu’il a baptisées Grandes Boudines. Née d’un besoin d’échanges avec des collègues issus de tous les milieux, La Grande Boudine est un lieu d’exploration où jusqu’à quinze participants se laissent aller aux joies de l’improvisation. A l’invitation du MAC, qui s’occupe de la programmation de la série Jazz Contemporain dans le cadre du Festival, René Lussier animera trois «Boudines de chambres»ª, ainsi nommées à cause du nombre réduit de musiciens (trois ou quatre ) qui y participent. «C’est un peu une joke de se retrouver au Muséeª, rigole Lussier. Dire que hier, je jouais avec Fred Fortin à Saint-Félicien dans une place qui s’appelle La Billathèque, un endroit où l’on joue au billard et où l’on organise des concours de t-shirts mouillés! N’empêche, je suis content que la musique prenne sa place au Musée, j’aimerais bien qu’on puisse y tenir des Boudines chaque mois. »
La première soirée, présentée sous le titre Boudine .lectrique, promet d’être électrisante à souhait; en effet, Lussier jouera en compagnie de Martin Tétrault (tables-tournantes, pick-up) et de Guillaume Dostaler (claviers). Pour le deuxième soir, on risque de flotter dans un univers plus calme: Lussier empoigne sa guitare acoustique («Louis XV», comme il l’appelle) pour échanger avec le tromboniste Tom Walsh, l’altiste Jean René et le clarinettiste Robert Marcel Lepage. Normand Guilbeault (contrebasse), Joane Hétu (sax alto et voix) et Jean Derome (flûtes et sax) viendront collaborer à la dernière soirée, qui porte le titre sibyllin de Boudine de la survie en forêt, et que Lussier explique ainsi: «Imagine que t’as perdu ton chemin, qu’il est pas mal tard, pis qu’il va falloir que tu trouves une place pour te coucher. C’est un peu comme si quelqu’un, habitué à écouter de la musique "normale", se retrouvait confronté à une musique disons, plus audacieuse.»ª
Les 9, 10 et 11 juillet à 20 h
A la Rotonde du Musée d’art contemporain