

Baaba Maal : Chanteur sans frontières
Un des meilleurs chanteurs sénégalais nous offre simultanément un nouvel (et magnifique) album et un passage montréalais en ouverture du festival Nuits d’Afrique. Nous l’attendons les bras ouverts.
Laurent Saulnier
Normalement, lorsqu’on parle de la scène musicale sénégalaise, le premier nom qui nous vient à l’esprit est Youssou N’Dour. Malgré le profond respect que nous avons pour le roi du mbalax, il n’est cependant pas le seul chanteur exceptionnel à venir de ce pays.
Depuis une dizaine d’années – en fait la parution de l’incontournable Djaam Leelli avec le phénoménal guitariste Mansour Seck (bonne nouvelle, cet album sera à nouveau disponible d’ici la fin de l’année. «Mansour et moi, dit Baaba Maal, on est encore très connectés.») -, on suit à la trace les péripéties de Baaba Maal. Parce qu’il est probablement celui qui réussit le mieux le fameux mélange entre l’ancien et le nouveau, entre les instruments traditionnels et les modernes, entre les rythmiques ancestrales et les façons de faire contemporaines, entre le folklore omniprésent et notre incontournable époque.
Baaba Maal l’a toujours bien fait, mais sans doute jamais mieux que sur son plus récent album, à paraître le 14 juillet, intitulé Nomad Soul, le premier pour Palm Pictures, le nouveau label de Chris Blackwell (le fondateur d’Island, il y a une trentaine d’années). «Chris et son équipe ont toujours bien compris ce que je voulais faire, explique Baaba. Pour moi, il ne suffit pas de vendre un artiste. Il faut aussi y croire. Il faut aimer ce qu’il fait. Cette équipe m’a toujours fait confiance. Lorsque, dès le départ, j’ai voulu enregistrer un album de musique traditionnelle, devenu Djaam Leelli, cette équipe m’a soutenu.»
Ce changement de label (qui n’en est pas vraiment un…) n’est pas la seule innovation sur Nomad Soul. On y trouve également des collaborations prestigieuses: Brian Eno, Luciano, Howie B., le trompettiste Jon Hassell ainsi que The Screaming Orphans, quatuor vocal qui accompagnait Sinéad O’Connor lors de sa dernière tournée mondiale. Sans oublier Simon Emmerson, qui avait déjà réalisé Firin’ in Fouta, le précédent album de Maal, et que l’on a vu après dans le réputé Afro Celt Sound System. «Nomad Soul, c’est aussi la rencontre de deux cultures: une traditionnelle, l’autre complètement occidentale. La culture des musiciens de mon groupe Daande Lenol et celle de Luciano, Brian Eno, etc. Des gens qui n’ont jamais eu à travailler avec ce genre de musique. Sauf pour Eno, qui a déjà réalisé des chansons avec Geoffrey Oryema, mais dans un contexte totalement différent de celui-ci.»
Cependant, restreindre Nomad Soul à une liste d’invités, aussi prestigieux soient-ils, relève de la pure bêtise. Nomad Soul, c’est bien sûr d’abord et avant tout Baaba Maal; mais c’est aussi tout Baaba Maal. C’est, comme le titre l’indique, son esprit voyageur, mais c’est aussi la profondeur des racines. C’est un disque aussi prenant en surface qu’imposant à l’intérieur. Un disque qui plane et qui creuse. C’est une voix exceptionnelle, mais c’est aussi un judicieux mélange d’instruments et d’influences, peut-être même le disque de la réconciliation entre les amateurs de racines et les fervents des mixtures. «L’essence même de ce disque est sénégalaise. Je continue de chanter dans la langue de mon pays. J’utilise des mélodies africaines, des instruments africains (la kora, les percussions, le tama). Mais j’ai aussi voulu montrer une autre dimension de la musique africaine. Parce que je désirais faire découvrir le côté international de la musique sénégalaise.»
La grande rencontre
«A l’époque de Firin’ in Fouta, j’ai cru qu’on pouvait faire se rencontrer la musique traditionnelle africaine et les autres courants musicaux. Parce que la musique africaine renferme toutes les pulsations de la musique noire américaine, de la musique des Caraïbes, de tout ce qu’on entend de moderne. Sur Nomad Soul, c’est le même travail, mais cette fois-ci, en amenant les musiciens eux-mêmes à se rencontrer, pas seulement les musiques.»
Ce qui aurait pu être, avec Firin’ in Fouta, un aveu de défaite devient, sur Nomad Soul, une victoire sur le pessimisme ambiant. Ce qui, il y a trois ans, semblait irréconciliable marche désormais la main dans la main. Ce qui s’avéra plutôt triste lors de l’Africa Fête (la musique de l’Ouest africain qui se fait carrément bouffer par les instruments électriques et la perte totale, ou presque, des racines), pendant le FIJM la semaine dernière, est désormais cause de réjouissance chez Baaba Maal.
Il faut aussi l’avouer: ce que nous aimons de la musique africaine, c’est justement son côté africain. Il ne suffit pas que l’artiste chante dans sa langue natale. Il nous faut cette pulsion typiquement africaine. Il nous faut aussi – et n’ayons pas peur des mots – notre dose de folklore. Il nous faut le tama. Nous avons besoin de la kora. Nous aimons le balafon. Nous ne voulons pas de Sénégalais américanisés. Nous voulons aussi le dépaysement.
«Je n’ai aucune hésitation, affirme Baaba. Pour moi, tout le monde a besoin d’un grenier. La musique traditionnelle est une base que tout le monde doit respecter. Mais, en même temps, la musique doit évoluer. Elle est comme un être humain, elle doit grandir, progresser, connaître des expériences. Et si l’on dit que la musique traditionnelle est la musique du passé, la musique africaine doit vivre son époque. On est obligé, aujourd’hui, même si on fait de la musique traditionnelle d’aller dans un studio performant moderne pour l’enregistrer. Cette technologie fait partie de notre époque. Nous devons l’utiliser. Pour moi, le débat entre la tradition et la modernité est un faux débat.»
Sans vouloir en faire l’artiste sénégalais de référence obligatoire, il reste que Youssou N’Dour a aussi régulièrement réussi ce tour de force. Cependant, même s’ils sont tous deux Sénégalais, N’Dour et Maal sont assez différents. Explications de Maal: «C’est très simple: Youssou est wolof, où les instruments rythmiques priment dans les arrangements, dans le corps des morceaux. Moi, je viens du milieu peul, où l’on utilise beaucoup plus les instruments mélodiques. Chez nous, la chanson, la mélodie, l’harmonie sont beaucoup plus représentées que les rythmes. Cela dit, nous sommes également tous les deux ouverts sur les autres ethnies sénégalaises, donc les colorations, parfois, se rejoignent. Youssou est un grand artiste. Un grand chanteur qui a beaucoup fait pour le pays.» Autre aspect à ne pas négliger: Youssou vient de Dakar, c’est un être surtout urbain. Baaba vient de Podor, il est de culture rurale.
Baaba Maal chante donc en peul. Cependant, sur Nomad Soul, il chante également en français et en anglais. Nécessité ou envie? «Tout ça est venu spontanément. Je n’ai jamais vraiment senti le besoin de chanter en français ou en anglais. Pour moi, ça va avec l’apport des invités. Sur Souka Nayo, par exemple, j’aurais pu demander à mon groupe de faire des chours en peul. Mais, comme j’avais l’occasion de travailler avec The Screaming Orphans, je leur ai demandé de chanter ces chours en anglais. Je sentais, pour cette chanson, que les chours en anglais étaient plus jolis et représentaient beaucoup mieux mon inspiration première. Il fallait que le mélange se fasse tant au niveau de la langue que sur la plan de l’instrumentation. Je voulais sincèrement chanter avec ces gens.»
Le 16 juillet
Au Medley
Le 15 juillet
Au Festival d’été de Québec
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