Vendredi dernier, j’ai passé une soirée réellement exceptionnelle au Festival International de Jazz de Montréal. Exceptionnelle, dans le sens premier du terme: une soirée d’exception. Rare. Le genre de soirée qui fait un festival au grand complet.
Tout a commencé au Spectrum, à 18 h, avec le spectacle de Compay Segundo, notre nouveau héros. Celui du Buena Vista Social Club, oui, mais aussi une véritable légende de la musique traditionnelle cubaine, celle qui est à l’origine de la salsa, celle qui se jouait au début de ce siècle, dans une tradition orale et rurale. Notre héros a donc maintenant quatre-vingt-dix ans, peut-être pas toutes ses dents, mais il est encore fringant et étonnant. Dès son entrée en scène, on a pu prévoir tout ce qui allait nous arriver, mais surtout une chose fondamentale: on succomberait tous au charme de Monsieur Segundo.
Si son entrain nous a vite séduits, sa voix («Il en est passé du rhum par là…») nous a achevés. Une bonne grosse voix caverneuse et riche, avec beaucoup de basse, et sans aucune méchanceté. Heureusement qu’il a cette voix, parce que plusieurs ont été au moins décontenancés (sinon, même, complétement déçus) par son jeu de guitare. Disons-le tout net: Compay Segundo joue faux la plupart du temps, est rarement sur le rythme. Paradoxalement, pas une seule fois cela ne m’a vraiment dérangé.
Ceux qui ont écouté le Buena Vista Social Club ou l’album Los Mejor de la Vida de Segundo vont savoir exactement de quoi je parle: cette note, jouée à la guitare, qui dépasse à peu près tout le temps; c’est cette note, qui fait beaucoup la spécificité du travail de Segundo, celle qui porte sa marque, qui fait qu’on le reconnaît maintenant, et qu’on le reconnaîtra pour un bon petit bout de temps encore.
Un vrai de vrai de grand monsieur. Classe.
Tout de suite après Maître Segundo, je suis resté dans la musique latine avec la réunion extraordinaire du chanteur et multi-instrumentiste Stevie Winwood, du percussionniste Tito Puente, et du trompettiste Arthuro Sandoval, sous le nom évocateur de Latin Crossings. Un seul spectacle en Amérique du Nord, avant d’aller tourner en Europe, et c’est à Montréal que l’événement s’est produit. Des bons coups comme ça, il faut encore et toujours les souligner.
Si on nous a servi une belle brochette de succès (de Higher Love à Oye Como Va, en passant par For Your Love et Gimme Some Lovin’), là n’était pas le but de cette réunion, et là n’a pas été notre plus grand plaisir. Il a plutôt résidé dans le constat que Winwood est réellement un grand chanteur. Dans la découverte (pour moi) d’un trompettiste hors pair en la personne de Sandoval. Dans la chimie unique de tout ce beau monde dévoué à une seule chose, qui ne poursuit qu’un seul objectif, qui ne s’est fixé qu’un seul but: celui de jouer la meilleure musique possible.
Objectif atteint à plusieurs reprises, ce concert restera certainement dans les annales du Festival International de Jazz de Montréal. Un spectacle historique, jamais hystérique.
Le troisième show de cette soirée remarquable a été celui du trompettiste norvégien Nils Petter Molvaer’s, à minuit, aux Foufounes électriques. Après la performance somme toute décevante de Purple Penguin deux jours auparavant, cette série Groove a pris son envol avec ce Norvégien fou, qui réussit à réconcilier l’irréconciliable: le classicisme du label ECM (pour lequel il enregistre; son album, Khmer, sera en magasin à la fin d’août) et un groove moderne et urbain, avec deux batteurs aussi secs que fous. Deux vrais petits Rémi Leclerc…
Si, samedi soir, l’Africa Fête s’est révélée une cruelle déception (trop de décibels et pas assez de grooves) au Métropolis (tout comme le doublé de blues réunissant les guitaristes Jimmie Vaughan-Johnny Winter le lendemain au même endroit), le collectif britannique Federation nous a ravis samedi, toujours aux Foufounes.
On s’attendait à un show plutôt électronique et drum’n’bass, on s’est retrouvé devant un groupe de soul des années 90, qui n’hésite pas à se servir du hip-hop comme base pour ériger cet édifice peu commun. Un rappeur doux et efficace, un batteur rentre-dedans et subtil (et âgé de seulement dix-neuf ans), un claviériste sobre et discret, un guitariste juteux, un percussionniste pour relever la sauce, et un bassiste, Si John (que l’on avait fortement apprécié avec Roni Size/Reprazent), qui mène la barque de main de maître. Le genre de groupe qu’on reverra sûrement dans les parages…
Un mot, tout petit, sur le Edge Fest, qui se déroulait mardi dernier, au Parc des Iles. Un tout petit mot, parce qu’il n’y a pas grand-chose à retenir de cet amas de groupes pseudo alternatifs canadiens, sinon qu’une chose: Green Day fait actuellement partie des meilleurs party-bands au monde. Point.