

Emmylou Harris : L’autre madone
La madone du country, EMMYLOU HARRIS, vient d’enregistrer une chanson avec Linda Ronstadt et les sours McGarrigle. Elle a confié la conduite de cette limousine discographique au réalisateur québécois Michel Pépin. Le 14 août, elle sera de la tournée Lilith Fair, à Ottawa.
Louise Dugas
Demandez à Neil Young, à Robbie Robertson, à Bob Dylan: depuis vingt-cinq ans, aucune voix n’a exprimé autant de sacrifices, de passion et d’espoir. Quand on fait remarquer à Emmylou Harris que son timbre, au tremblement inimitable, exprime à lui seul l’Amérique et ses symboles, qui languissent dans la tête de ceux qui la peuplent, elle rétorque: «C’est difficile pour moi d’être objective à propos de ma voix. Je présume que, plus on vieillit, plus on vit de joies et de chagrins, et que ceux-ci s’ajoutent à ceux qui nous ont déjà marqués.»
Emmylou Harris, l’artiste la plus admirée et la plus influente de la musique des racines contemporaine, prendra part, pour une deuxième année consécutive, à la tournée Lilith Fair, qui s’arrêtera à Ottawa, le 14 août. Elle sera entourée, entre autres, de Paula Cole, de Liz Phair (au lieu de Neneh Cherry), de Diana Krall et, bien sûr, de Sarah McLachlan. Elle est LA raison pour laquelle je prendrai d’assaut la 417 – les probabilités qu’elle vienne à Montréal sont plutôt faibles, contrairement à Liz Phair – et pour laquelle vous devriez emboîter le pas.
Cette dame de cinquante et un ans, qui a contribué à la naissance du country-rock au début des années70, aux côtés du légendaire Gram Parsons, a pris soin de la musique traditionnelle à une époque où tout le monde s’en tapait, y compris moi. Impossible de trouver autant de grâce, de dignité et de talent dans une seule personne. Inutile de chercher à Nashville ou à Los Angeles une artiste ayant autant perfectionné son art, sans jamais se plier aux lois du marché.
Le feu sacré
Wrecking Ball (1995), Grammy du meilleur album folk contemporain et l’un des disques les plus brillants de la décennie, marque un moment charnière dans l’ouvre d’Emmylou. Réalisé par Daniel Lanois, ce complexe spirituel, atmosphérique et déroutant, auquel Neil Young et le batteur Larry Mullen (U2) ont collaboré, a permis à un jeune public de découvrir Harris, en plus de redonner à celle-ci le goût de faire de la musique.
«Wrecking Ball a ranimé en moi le feu sacré, confie-t-elle de Nashville, son port d’attache. Non pas que l’envie de faire de la musique m’avait quittée, mais les artistes piétinent parfois sur un plateau au lieu d’atteindre les sommets. Ils ont alors besoin d’un boost créatif. C’est exactement ce que Daniel m’a donné.»
Cette injection de B12 lui a permis de se balader en Amérique et en Europe pendant deux ans et d’offrir, d’ici quelques jours, le compact live de cette tournée, Spyboy, du nom de son band.
Par ailleurs, Harris est venue deux fois à Montréal depuis trois mois pour travailler avec les sours McGarrigle, en vue d’amasser du matériel pour un album. Précisons que les Québécoises ont aussi collaboré à Wrecking Ball et qu’elles monteront sur scène avec Harris, lors du Lilith Fair.
«Emmylou compose la musique, mais elle a parfois du mal à écrire les paroles; c’est pourquoi elle a fait appel à Kate et à Anna, commente le réalisateur Michel Pépin (Jean Leloup, Lili Fatale, Mario Peluso), qui était en studio avec les trois femmes. De leur rencontre sont nées deux pièces qui se voulaient des démos et qui, finalement, sont très bonnes.»
Puis, lorsqu’est venu le temps pour Emmylou d’honorer la mémoire de Tammy Wynette (Stand By Your Man), sur l’album-hommage qui lui sera consacré, elle a fait appel à ses copines du Québec et à Linda Ronstadt pour refondre le vieux succès de Tammy et de George Jones, Golden Ring. «Emmylou est très sensible, généreuse et fidèle aux gens qu’elle connaît, ajoute Pépin, qui a réalisé la chanson et qui s’est rendu à San Francisco pour enregistrer la voix de Ronstadt. Quand on lui donne un coup de main, elle nous le rend au centuple.»
Mère spirituelle
Née en 1947, en Alabama, Emmylou a commencé sa carrière sur la scène folk de Greenwich Village. C’est alors qu’elle chantait à Washington que des membres des Flying Burrito Brothers, qui ont pavé la voie aux Eagles, l’ont découverte et présentée à leur leader, Gram Parsons. Ce dernier est tombé sous le charme; la chanteuse lui doit sa carrière.
Harris a enregistré deux albums avec Parsons, après son départ des Burrito. Peu avant la sortie de Grievous Angel, en 1973, celui-ci est mort d’une overdose, dans un motel du Mohave, en Californie, et son corps a été brûlé dans le Joshua Tree National Monument. Harris n’avoue avoir visité ce sanctuaire pour la première fois que tout récemment.
«Je n’ai jamais porté attention au fait que Daniel (Lanois) et moi étions liés d’une certaine façon au parc du Joshua Tree: lui, à cause de U2, et moi, pour des raisons évidentes. C’est le genre de coïncidence qui surgit comme ça, dans la vie. Mais j’avoue avoir été fascinée lorsque U2 a sorti son album. Je me suis demandé si le groupe n’avait pas été influencé par Gram, parce que le parc n’est pas très connu. J’y ai mis les pieds pour la première fois il y a deux ou trois ans, avec l’une de mes filles. Non pas que j’évitais d’y aller, mais mon lien avec Gram était étranger à cet endroit. Cela dit, sa beauté austère m’a donné la chair de poule.»
Aujourd’hui, Parsons et Harris sont considérés comme les parents spirituels de Wilco, Son Volt, Gillian Welch et autres porte-parole du courant country-alterno No Depression, dont le retour à la musique des racines s’effectue non par Nashville, mais en marge du paysage rock. Artisane d’une vingtaine d’albums, dont les plus connus sont Luxury Diner (1976), Roses in the Snow (1980) et The Ballad of Sally Rose (1985), Harris est reconnue pour être une interprète surdouée et pour ramener à la surface des trésors oubliés: The Price You Pay, de Bruce Springsteen, May This Be Love, de Jimi Hendrix. Elle est aussi réputée pour découvrir des auteurs-compositeurs avant qu’ils ne soient connus. C’est le cas de Gillian Welch, que Harris a chantée avant qu’elle ne surgisse avec Revival, et surtout de Lucinda Williams, dont le récent Car Wheels on a Gravel Road rallie présentement tous les critiques.
«Emmylou est une grande dame, commente Kate McGarrigle. Elle symbolise une parcelle de l’Amérique: elle est charmante, sophistiquée mais pas trop; féministe sans être radicale, et résolument moderne. Pour elle, les chansons sont faites pour véhiculer des émotions. Pas pour prêcher.»
Le 14 août
Au Lilith Fair (parc Lansdown, Ottawa)
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