

Chronique de disques : Ménage à trois
Cette fin d’été languissante est la période idéale pour regarnir vos rayons de disques. Notre chroniqueuse a écouté pour vous un CD, tout Bach, de la claveciniste GRETA KRAUS, un disque du luthiste HOPKINSON SMITH, et un enregistrement de mélodies par LOUIS QUILICO. De quoi combler toutes les oreilles.
Dominique Olivier
Greta Kraus joue Bach. Les disques SRC (PSCD 2014)
On est souvent porté à croire que nos prédécesseurs vivaient une errance constante, à la recherche de la bonne manière de jouer du clavecin, comme de fabriquer des ordinateurs. Que le monde commence avec nous, et que rien de ce qui s’est fait auparavant ne vaut vraiment la peine qu’on s’y attarde. Bien sûr, la dernière génération bénéficie d’avantages certains, qui relèvent d’une meilleure connaissance technologique ou historique. Mais certains musiciens avaient déjà ce qu’il fallait pour jouer Bach avec chaleur et rigueur au milieu de ce siècle, avant que la vogue de la musique ancienne ne devienne à ce point importante, et que l’on recrée l’univers baroque en le façonnant, en partie, à notre image.
La claveciniste d’origine autrichienne Greta Kraus, naturalisée canadienne en 1944, fait partie de ces musiciens qui ont toujours eu, presque instinctivement, le sens de la vitalité musicale. A une époque où beaucoup d’interprètes jouaient Bach au clavecin avec sévérité et froideur, Kraus vivait la musique du Cantor avec emportement. Rarement trouve-t-on autant de chaleur dans un enregistrement de clavecin des années 50 ou 60.
Sur ce CD produit par Radio-Canada, on retrouve des enregistrements de la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur, BWV 903, et de l’Air varié dans le style italien, BWV 989, faits en 1954; un de la Suite anglaise no 3 en sol mineur, BWV 808, réalisé en 1964; et un dernier de la Partita en si mineur, BWV 831, effectué à la fin des années 60. Comme dans tous les disques faits à partir d’archives, le son n’est évidemment pas magnifique. Pourtant, le jeu de Greta Kraus nous attire dans son sillage à tel point qu’on en vient à oublier les défaillances sonores d’un CD qui méritait vraiment de voir le jour.
La Fantaisie chromatique et fugue, entre autres, recèle une énergie et une intensité magnifiques. Cette grande dame du clavecin, également pédagogue, est considérée comme un personnage important de notre vie musicale, ayant formé des musiciens aussi connus que R. Murray Schafer.
Hopkinson Smith, Sylvius Leopold Weiss: Partitas pour luth. Auvidis Astrée (E 8620)
Hopkinson Smith nous a habitués à un extrême raffinement dans l’interprétation des ouvres pour luth. Peu de musiciens arrivent à ce degré de perfection à la fois technique et stylistique, tout en maintenant une ardeur constante dans leur jeu. Il nous comble à nouveau grâce à cet enregistrement de partitas pour luth de Sylvius Leopold Weiss. A l’instar des ouvres de Weiss enregistrées par le luthiste canadien Michel Cardin, sous étiquette SNE, celles-ci proviennent du corpus acquis en 1877 par le British Museum, et désigné sous le nom de Manuscrit de Londres. On trouve dans cette compilation d’une grande importance près de 230 pièces du compositeur allemand du début du XVIIIe siècle. Les pièces pour luth de Weiss – considéré comme l’un des plus grands luthistes de son temps – sont faites d’un équilibre parfait entre expressivité et rigueur. On est immédiatement touché par la beauté pure et vivante de ses lignes mélodiques, par le raffinement extrême du travail rythmique et par la richesse de l’harmonie. Hopkinson Smith, dont c’est le deuxième enregistrement consacré entièrement à la musique de Weiss, était l’interprète tout désigné pour donner du relief à cette ouvre magnifique. Son jeu racé, d’une pureté sonore exceptionnelle, met en lumière toute la profondeur d’une musique dont nous ne pourrions plus nous passer.
Louis Quilico, Christina Petrowska: Chants français et russes (WELCD002-98)
Il y a quelques années, le grand baryton Louis Quilico refaisait sa vie aux côtés de la pianiste Christina Petrowska, qui allait devenir tant son accompagnatrice que sa compagne. Après avoir écrit deux ouvrages sur son chanteur de mari, Christina Petrowska devient ici sa partenaire dans un enregistrement de chants français et russes. Étonnamment, le baryton s’attaque à un répertoire finement ciselé, tout en délicatesse et en subtilité: quelques mélodies de Duparc, de Debussy, de Ravel, de Fauré, et d’autre part du Moussorgski, du Rimski-Korsakov, du Rachmaninov, du Borodine, etc.
Grâce à cette nouveauté, on est à même de constater que Quilico n’a pas perdu sa prestance vocale, ni sa puissance et son soutien d’acier. Néanmoins, on entend ici le chanteur d’opéra, d’abord et avant tout. La vigueur des attaques, la projection, le caractère extraverti de l’interprétation sont des atouts majeurs sur une scène d’opéra, mais pas dans un disque de mélodies. Quilico est un grand musicien, certes, mais spécialisé. A quand un enregistrement – avec piano, bien sûr – des grands airs qui l’ont rendu célèbre?