

Yoav Talmi : Sonate de saison
Choix passionné du public et des soixante-deux musiciens de l’Orchestre symphonique de Québec, YOAV TALMI ouvrira la prochaine saison avec une série de trois concerts. Entrevue avec le nouveau chef de l’OSQ, un globe-trotter qui fera son nid à Québec à l’aube du millénaire.
François Desmeules
Un jour à Los Angeles, le lendemain à San Francisco, à l’échelle de l’Amérique, Yoav Talmi ponctue la fin de son été de quelques derniers petits sauts de puce sur le bord du Pacifique. Directeur musical et chef de l’Orchestre symphonique de San Diego durant sept ans, l’Israélien de 55 ans se prépare à une année exigeante. En juillet, alors que l’Orchestre symphonique de Québec, à la suite d’un combat des chefs épique, le choisissait, selon les voux de ses soixante-deux musiciens et de son public pour franchir le cap de l’an 2000, Talmi s’était déjà transformé en chef itinérant. Dans l’expectative et sans engagement ferme avec un orchestre particulier, il avait contracté de nombreux engagements aux quatre coins du monde. Impossible de se désister. De Varsovie à Madrid, 1998 sera donc l’année des voyages avant de rejoindre les pupitres conjoints de Québec et Hambourg. C’est donc entre plus d’une vingtaine de concerts dirigés dans autant de villes, avec autant d’orchestres différents, que Talmi trouvera le temps de diriger ici trois concerts au milieu de septembre. Les choses sont claires, l’homme n’assumera pleinement les destinées artistiques de l’orchestre qu’à partir de la saison 1999-2000.
Raison passion
Cette patience s’imposait-elle? Présenté comme un choix «passionné» du public et des musiciens, l’engagement de Talmi semble être aussi dicté par la raison. Les principales expériences du nouveau chef méritent d’être succintement rappelées: études à Julliard, diplômé de l’Académie de musique de Tel Aviv, chef invité du Philarmonique de Munich en 79-80, directeur musical de l’Orchestre de chambre d’Israël, du Symphonique de San Diego, prestations avec des dizaines de grands ensembles, Talmi est sûrement le chef le plus réputé à tenir le pupitre de l’OSQ. Argument de poids: il a aussi endisqué sur cinq ou six étiquettes.
«L’intérêt a été réciproque. La chimie entre le chef et l’orchestre a bien opéré. Ils étaient prêts à travailler fort avec moi. J’ai travaillé fort avec eux… Plus ils travaillaient et plus les musiciens semblaient heureux. C’est une attitude positive et constructive, je l’ai fortement appréciée.» Voilà en quelques mots comment Yoav Talmi résume sa première rencontre en avril dernier avec les musiciens de l’OSQ.
Avant d’entamer son cycle de voyages, le chef travaille déjà à la programmation du millénaire. Quelques-unes de ses pensées demeurent désormais tournées vers Québec. Intarissable matière à réflexion: comment cimenter une ville à son orchestre? Comment séduire gouvernements et commanditaires? Comment attirer la jeune clientèle qui boude la musique classique, bref, comment plaire? Sempiternelles interrogations sans cesse répétées partout. «Voilà en fait une situation que j’ai bien connue autant aux États-Unis qu’en Europe ou en Israël. J’ai passé des semaines entières à réfléchir sur ces sujets, et j’ai déjà fait quelques suggestions aux instances administratives de l’orchestre, lance Talmi qui, du même souffle, nous confie une idée séduisante: les cinq à sept musicaux. J’imagine une série de brefs concerts présentés sur l’heure de fermeture des bureaux. Les jeunes travailleurs, au lieu de rentrer chez eux, pourraient assister à un concert informel, légèrement commenté, tout en prenant un verre.» A peine confirmé dans ses fonctions, Talmi ne craint pas de cracher contre le petit vent prévaricateur qui souffle sur nos institutions culturelles québécoises. Il l’a dit, il veut ajouter une quinzaine de musiciens à l’orchestre. «Le répertoire accessible pour un ensemble de 62 musiciens est gravement limité. Vous pouvez jouer des symphonies de Beethoven, jouer Mozart ou Haydn; mais, pour Schumann ou Brahms, l’orchestre est simplement trop petit. Strauss: impossible, Ravel: impossible, Mahler: impossible. Debussy, on ne peut pas. Nous voulons attirer de plus en plus de spectateurs aux concerts, mais comment élargir son auditoire quand on ne peut pas élargir son répertoire? C’est un point très important. Nous devrons nous battre très fort pour convaincre les pouvoirs politiques de cette nécessité. Dès septembre, j’essaierai de pousser tout le monde à s’investir dans ce but.»
Les trois jours du consort
N’allons pas plus loin. Pour l’instant, l’heure est aux choses simples ou pratiques. Il faut trouver éventuellement un petit appartement près du Grand Théâtre, et la manière de concilier la charge de la programmation de deux orchestres. «Outre les invitations, jusqu’à maintenant, je ne me suis toujours consacré qu’à un seul orchestre en y investissant le plus de temps possible. Mais les offres de Hambourg et de Québec sont arrivées presque en même temps. J’ai proposé d’assumer les deux postes de front et tous ont accepté, précise Yoav Talmi. De nos jours, cela est devenu assez courant. Dutoit, par exemple, travaille bien avec trois orchestres; ce sont des conditions qui comportent du positif et du négatif. Mais j’estime pouvoir m’acquitter correctement des deux charges… et disposer du temps nécessaire pour connaître les gens avec lesquels je collabore.»
En ce jeudi, l’homme qui répond à cette question est occupé à emballer quelques effets personnels qui prendront tôt ou tard le chemin de Québec. Vacances bousculées, il ne passera que deux jours en Israël, puis s’en ira, in extremis, diriger La Symphonie Fantastique à Lyon, en remplacement d’un chef malade. Un tel coup de main ne se refuse pas et la musique de Berlioz n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cette rescousse. Au fait, quels tons prendra une saison dirigée par Yoav Talmi? Le chef souscrit au grand principe de l’éclectisme avec cependant quelques penchants marqués. «Je crois que je vais me concentrer sur deux écoles, avance Talmi, l’allemande et la française. D’une part, Haydn et Mozart, Beethoven et Schumann, Mendhelsson, Bruckner, Strauss, et, de l’autre, Debussy, Ravel, Fauré, Saint-Saëns, Rameau et Berlioz, que j’adore, devraient occuper une place importante dans mes programmations.»
Faut-il une quelconque discipline pour affronter ces mois chargés? «Je crois que ce métier est excellent pour la santé. Outre le fait d’utiliser son cerveau pour retenir toute cette musique, la direction d’orchestre est aussi un exercice très physique. Seuls les déplacements sont parfois difficiles et déboussolants. Pour résister à cela, Israël est demeuré notre foyer. C’est essentiel. Nous sommes très très fiers de ce jeune État. Même si, depuis deux ans, je suis en désaccord complet avec Nethanyaou, je peux tout de même aimer mon pays.»
Bien sûr, Yoav Talmi a aussi aimé le nôtre. Au programme du premier concert de la saison: l’ouverture de l’opéra La Forza del Destino de Verdi. Pourquoi? «Québec est l’une des plus charmantes villes du monde. Je voulais ouvrir cette saison avec une belle ouverture bien romantique… Et pas trop dispendieuse.» Cet homme, se dit-on, sait joindre l’utile à l’agréable.