Rufus Wainwright : Qui va piano…
Musique

Rufus Wainwright : Qui va piano…

Le fils prodigue revient à Montréal, sa ville natale, le temps d’un spectacle quasi solo, comme au bon vieux temps du Café Sarajevo. peut-on réellement s’en passer?

«Je suis jeune il est vrai, mais aux ,mes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années.» (Corneille, Le Cid, Acte 2, scène 2).

A l’instar de Rodrigue, pour qui Corneille écrivit cette magnifique tirade il y a environ trois cent cinquante ans, Rufus Wainwright peut se vanter d’être «une ,me bien née». Fils des folkeux Loudon Wainwright III et Kate MacGarrigle, le jeune homme de vingt-cinq ans a baigné dans la musique dès sa naissance et bénéficié d’une éducation des plus ouvertes. Mais à en juger par l’engouement généré par la sortie de son premier album, Rufus ne risque pas de rester dans l’ombre de ses parents bien longtemps, contrairement aux autres enfants de stars (les Dylan, Lennon, Townshend et autres Cohen) qui portent leur patronyme comme une chemise trop grande. En fait, comme il le faisait lui-même remarquer un jour, ce sont plutôt ses géniteurs, très méconnus en dehors du circuit folk, qui risquent de profiter de son succès.

Joint dans un hôtel de L.A., où il s’apprêtait à tourner le vidéoclip de son premier single, April Fools, Rufus semble goûter chaque instant de la vie de star qui est maintenant la sienne. «Je n’ai que vingt-cinq ans, alors s’il y a un moment pour me faire une image, c’est bien maintenant, rigole-t-il. Je suis encore jeune et pas trop gras, alors aussi bien en profiter, non? D’autant que la réalisatrice avec qui je travaille est réputée pour embellir ses sujets: elle s’arrange pour qu’on ait tous l’air de Joan Crawford! Mais au-delà de l’image, je voulais aussi un vidéo qui illustre bien mon univers, avec un côté tragique et violent, mais aussi de l’humour; c’est pour ça qu’on peut me voir en compagnie de mes héroïnes lyriques préférées: Mimi, Tosca et les
autres. »

A l’âge où la plupart des adolescents se teignent les cheveux en vert et écoutent des trucs à faire décoller la tapisserie, Rufus s’est découvert une passion pour Verdi, une façon comme une autre de faire enrager Wainwright père, à qui le moindre aria donnait de l’urticaire. Son goût pour les histoires tragiques et les orchestrations colossales l’a suivi jusque dans la création de son ambitieux premier album, dont la réalisation s’est échelonnée sur deux ans. Parrainé par le patron de Dreamworks, le légendaire producteur Lenny Waronker, et entouré de collaborateurs de la trempe de Pierre Marchand, Van Dyke Parks (génial arrangeur des Beach Boys et de Randy Newman) et Jon Brion (réalisateur de Fiona Apple, entre autres), Rufus a créé un premier album d’une maturité et d’une richesse incroyables. La complexité des arrangements, l’incongruité des structures musicales, et l’ampleur des moyens mis en ouvre (certains journaux ont parlé d’un budget d’un million, ce que Rufus dément) ont d’ailleurs de quoi étonner pour un premier disque.

«Je voulais que ça sonne comme un vrai album, avec de grands musiciens et des méthodes à l’ancienne, explique Rufus. J’adore certains disques enregistrés dans des garages, mais ça ne correspondait pas à ce que je voulais faire. Lorsque j’ai signé avec Dreamworks, j’ai choisi consciemment la vie de star, sinon j’aurais continué à chanter au Café Sarajevo jusqu’à la fin de mes jours, et j’aurais peut-être lancé mon disque sur une petite étiquette.» ª

N’eût été de son père, qui a envoyé la cassette de fiston à son vieux pote Van Dyke Parks, Rufus serait peut-être encore au café de la rue Clark à l’heure actuelle. Quelques étiquettes de disques avaient déjà refusé ses maquettes, jugées trop personnelles, trop différentes, trop «gaies», ou trop tristes; réactions de vendeurs de chaussures à une ouvre en marge des conventions. On les comprend presque: de l’émouvante Baby, qui relate une aventure tumultueuse avec un junkie, à la très jolie Beauty Mark, clin d’oil amusé à sa mère Kate, en passant par Damned Ladies, hommage aux grandes héroïnes lyriques, les chansons de Rufus ne pourraient pas être plus loin du top ten.

Quant à son univers musical, qui tient autant de la pop orchestrale des années soixante que de l’esprit du cabaret, on ne pourrait même pas le classer dans un quelconque revival. «J’ai toujours été solitaire, et j’ai beaucoup de difficulté à m’identifier aux jeunes de ma génération, qui préfèrent avancer en troupeauª, lance Rufus. Si j’avais voulu faire un truc en vogue, je n’aurais eu qu’à suivre la recette, mais j’avais une idée très précise de ce que je voulais transmettre. Pour moi, il n’y a pas de contradiction à être un artiste intègre et un entertainer à la fois: la meilleure façon d’être accessible, c’est d’émouvoir l’auditeur avec une bonne chanson.»

Le 1er septembre
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