Big Sugar : Chauffage central
Musique

Big Sugar : Chauffage central

Depuis son arrivée sur la scène, le groupe torontois ne cesse de nous surprendre. Cette fois encore, c’est en enregistrant quelques chansons en français et en tournant à travers le Québec…

En admettant sans faux-fuyant que la musique de Big Sugar ne convient plus aux auditoires de deux cents personnes, Gordie Johnson, l’incorrigible roublard qui dirige le quartette canadien depuis 1992, met sa tête sur le billot. En toute logique, le plaisir amorcé par le succès de Hemmivision et sa grappe de riffs mordants, puis consolidé par le nouvel album Heated, nous prouve une chose: ses vêtements Hugo Boss n’adoucissent en rien ses intentions de rockeur.

Big Sugar aime jouer fort. C’était ainsi, la première fois qu’il a mis les pieds à Montréal en 1992 au Théâtre Saint-Denis, dans le cadre de l’éphémère Blues 92. Idem pour leur prestation au Spectrum, l’année suivante, alors que Five Hundred Pounds, leur deuxième disque, présentait tous les symptômes d’un Hank Williams sur l’acide. Malgré les apparences – chapeaux de cow-boy sur la tête – les amplis surchauffaient, les décibels crachaient, et les multiples influences du Torontois étaient nivelées par le bas dans un rock lourd mais sans réelle identité. En testant ponctuellement les humeurs de son public, Big Sugar a finalement découvert le filon avec Hemmivision et mis la clause finale au contrat. Manquait plus que la signature: un hybride rock, dub jamaïcain et blues d’avant-guerre.

Gordie Johnson est catégorique, sa musique se prête maintenant aux gros auditoires, ceux des arénas. Est-ce vraiment une bonne idée? «On est toujours en développement. Avec Hemmivision, on a fait environ deux cents spectacles en deux ans, et ce nouveau disque fut conçu pendant la tournée précédente. Il y a donc une forte continuité, tant sur le plan du son d’ensemble, que sur celui de la philosophie du groupe. Le batteur Paul Brennan est parti, et fut immédiatement remplacé par Gavin Brown, qui jouait auparavant dans un groupe punk.»

Sur Hemmivision, Johnson se servait de sa rutilante Charger 500 pour passer son message. C’est dans sa voiture, confiait-il il y a deux ans, qu’il a écouté son rejeton pour la première fois. Le seul effort intellectuel que nous, public avide de salves d’artillerie, avions à faire, était de faire le lien entre le mur d’amplis Marshall qui grimpaient dans le dos du guitariste et la puissance motrice de sa ferraille. Pour ceux qui insistent, le Dodge Charger 500 de 1970 fait quatre milles au gallon et passe de zéro à cent milles à l’heure en six secondes…

Si vous ne riez pas en ce moment, c’est que vous n’avez pas encore saisi l’humour juvénile de Johnson. «Heated est doté d’un plus gros moteur! Notre réalisateur, qui est Jamaïcain, trouve que notre son se rapproche d’un dissel, ou d’un dix-huit roues. La plus grande différence avec le précédent, c’est que le groove pesant du reggae est plus palpable. Hemmivision, lui, sonnait comme The Who. On a pris la recette de Diggin’ a Hole (ou comment faire un succès bouf avec deux accords bien plombés), et on l’a appliquée à Heated.»

Avec cette façon de faire, Heated devait logiquement être l’aller simple pour le moins en moins essentiel marché américain. Ne cadre-t-il pas dans les amibitions de grandeur de Gordie Johnson? «Il y a des gens qui oublient complètement le Canada, et c’est ici que nous vivons. Je suis Canadien, j’ai un passeport canadien, c’est ici que je suis né, et j’ai l’intention d’y demeurer. Cette obsession pour le marché américain ne veut pas dire grand-chose. Moi, je réponds: et le Québec? Il n’y a pas que Montréal et la ville de Québec dans cette province. En fait, combien y a-t-il de villes au Québec qui possèdent ou bien un théâtre, ou bien un aréna, et cent dix volts d’électricité? Nous, on joue à Matane ou à Magog, et on vend des albums chez nous d’abord. C’est ça, la priorité,» de s’enflammer le Sheila Copps du rock.

«Nous avons réalisé qu’on se rapprocherait du public des régions (au Québec) si l’on chantait en français. Ça nous a vraiment ouvert les yeux. C’est toute la différence entre un public qui nous trouve juste sympathiques et un qui s’identifie vraiment.»

Le résultat, vous le connaissez sûrement, Open Up Baby a sa version francophone avec Ouvre-toi bébé et The Scene (sur Heated) s’intitule: C’est moi qui règne. Deux chansons-bonis, offertes en prime au marché québécois seulement à l’achat de Heated. «J’ai demandé spécifiquement que toutes les chansons et tous les vidéos de Heated soient faits en anglais ET en français. Je veux simplement que mon public comprenne ce que je chante, c’est tout.»

On se délecte de quelques étonnements sur Heated. Par exemple, cette version reggae de Let it Ride de Bachman-Turner-Overdrive: «Je ne pense pas que Randy Bachman l’aie entendue», de se bidonner Johnson. Les chansons sont plus courtes qu’auparavant, et c’est mieux ainsi. Le bassiste jamaïcain Garry Lowe prend de plus en plus de place, et son immense présence fascine, nourrit le mythe, surtout que l’allégeance roots est augmentée par l’harmoniciste et saxophoniste Kelly Hope. Qui sont ces gars au juste? Gordie Johnson est-il, dans le fond, un superbe imposteur qui emprunte à tous vents? Il y a chez Big Sugar, suffisamment d’éléments disparates pour les rendre uniques. Il est là, le véritable attrait.

Le 12 septembre
Au Spectrum
Voir calendrier Rock