

Massive Attack : Massive contre Attack
Avec trois des albums fondamentaux des années 90, le trio de Bristol a déjà laissé sa marque dans l’histoire de la musique pop contemporaine. Ce qui ne l’empêche surtout pas de continuer à évoluer. D’autant que le groupe sera accompagné de musiciens. What a night!
Laurent Saulnier
Dans le fond, je crois qu’aucun autre album n’aura marqué l’année 98 autant que le Mezzanine de Massive Attack. Troisième album du groupe, Mezzanine a toutes les qualités requises pour constituer un classique des années 90: de bonnes chansons, un groove irrésistible, des ambiances toujours à cheval entre le chaud et le froid, des chanteurs et chanteuses remarquables (d’Elizabeth Fraser – qui ne sera pas sur scène avec Massive Attack à Montréal – à Horace Andy), et un pont entre toutes les musiques récentes, du new-wave au trip-hop. Un melting-pot qui est tout sauf rafraîchissant.
Parce que, malgré la haute teneur en émotion, on ne peut pas dire que Mezzanine soit un bol
d’air frais. Au contraire. Ça sent même parfois le renfermé. Comme s’il s’était développé en incubateur, sans appel d’air, sans voir le jour même une toute petite fois. Un album forcément noir, où plusieurs mots sont catégoriquement éliminés: espoir, clarté, lumière, etc.
Il est rare que l’on ait envie d’entendre ces disques sombres. Pourtant, Mezzanine a été l’un des succès de l’année. On l’a entendu dans toutes les boutiques (qu’elles soient à la mode ou pas), dans tous les cafés, les restos, les bars. Rarement disque aussi noir aura été aussi accessible. Rarement disque aussi sombre aura été aussi écouté. Et cela, même si Massive Attack n’a jamais donné dans la musique de tapis mur à mur qui couvre les ascenseurs du monde entier.
La musique de Massive Attack est, au contraire, intense, pleine. Faites-vous plaisir, remettez Mezzanine. Écoutez l’intro d’Angel, la première piste. Écoutez ce vrombissement dans les basses. Ce rythme, marqué par le rimshot sur la caisse claire, profondément dub. Cette guitare dont les cordes semblent s’emmêler. Ces violons qui débarquent comme dans la musique d’un film d’espionnage, au moment où le suspense est à son comble. Écoutez cette intro: une petite minute quasi parfaite, toujours en montée, jusqu’à ce qu’Horace Andy se mette à chanter: You are my angel… Ne serait-ce que pour Angel, Mezzanine vaut la peine d’être vécu.
Mais il y a – bien évidemment – beaucoup plus. Il y a la chanson qui nous a donné un premier avant-goût: Risingson, avec son échantillon d’I Found a Reason du Velvet Underground. Déjà, on savait que les inventeurs du trip-hop (avec quelques groupes fortement recommandables issus de la scène de Bristol, comme Portishead) allaient plus loin. Que le dub serait une de leurs armes de prédilection. Que les basses attendraient un nouveau plancher. Que le groove ne serait plus jamais pareil, parce que, grâce à Risingson, il est aussi invitable à la maison, il ne s’adresse plus uniquement aux mollets en manque d’exercice.
Et il y a Tear Drop, premier extrait officiel de Mezzanine, qui inaugure la collaboration entre Massive Attack et l’ex-chanteuse des soporifiques Cocteau Twins, Elizabeth Fraser. Cinq minutes et demie de pur délice auditif. («Elle est extraordinaire, dit Robert Del Naja. Nous voulions travailler avec elle déjà à l’époque de Protection. Elle habite désormais à Bristol.») Et il y a Man Next Door, une reprise d’une vieille chanson de John Holt, une des stars du rocksteady, interprétée par l’envoûtant Horace Andy, dans une version carrément hantée par un climat de franche paranoïa.
Résister à ça, c’est renoncer à l’un des plus beaux plaisirs de la vie. C’est refuser de partir en voyage, sans même avoir eu le temps de faire ses valises. C’est tenir à rester collé indéfiniment au plancher des vaches, et ne plus vouloir s’évader. Si certains ont pu se tenir loin de Blue Lines ou Protection, les deux premiers disques du groupe, il n’y a aucune
– mais vraiment aucune – raison de ne pas s’approcher de Mezzanine, le plus accessible des trois.
Du studio…
S’il est le plus accessible des trois, c’est peut-être simplement parce que, pour la première fois, on a l’impression que le trio de Bristol s’est davantage attardé à l’écriture de chansons, sans pour autant lésiner sur la création d’ambiance. De ce fait, Massive Attack a également diversifié ses influences. Alors que, précédemment, il puisait beaucoup dans le hip-hop (et ses dérivés dub), il a, cette fois, fouillé un peu plus loin dans ses souvenirs, remontant jusqu’au punk et au new wave.
De là à inclure un échantillonnage des Cure (10:15 Saturday Night, pour être plus précis), il n’y a qu’un pas que Massive Attack franchit allègrement dans Man Next Door. J’imagine que c’est également plus facile d’obtenir les droits des échantillonnages lorsqu’on s’appelle Massive Attack, non? «C’est peut-être plus facile, mais c’est beaucoup plus cher! assure Robert Del Naja. Plus tu es connu, plus ils essaient de te fourrer financièrement! Ce qui fait qu’en bout de ligne, les négociations sont beaucoup plus ardues qu’avant.»
Si Mezzanine a été qualifié de disque froid ou sombre, Del Naja, lui, ne vous le dira jamais. «Nous ne sommes pas si sombres. Nous sommes même plutôt heureux. Il nous arrive des idées sombres certes. Eh, il fait parfois soleil à Bristol aussi.» Il précise également tout de suite que ce n’est pas à lui de le dire et que, de toute façon, ce n’est pas eux qui mènent en studio. «Lorsqu’on travaille sur une chanson, disait Robert Del Naja, lors d’une première entrevue en mars dernier, c’est la chanson qui nous dirige. On ne cherche jamais à pousser sur quoi que ce soit pour le plaisir de la chose ou pour créer un effet. On respecte l’intégrité de la musique. Il faut que cela ait du sens. On doit trouver une raison pour mettre une guitare: pour bâtir une ambiance, pour casser une ambiance ou, bêtement, pour nous emmener en voyage.»
Rappelons également que Mezzanine est paru presque un an après la première date de sortie prévue. «Honnêtement, ça n’avait aucun sens de le lancer il y a un an, sauf peut-être pour le service commercial de Virgin, commente Del Naja. L’album n’était vraiment pas prêt. Mais, chez Virgin, ils commencent à nous connaître: ils savent qu’on peut être facilement distraits. Et que nous sommes assez ambitieux, avec notre label Melankolik, notre studio, en plus de nos projets personnels.»
D’ailleurs, c’est le 15 septembre, journée du concert de Massive Attack à Montréal, que seront finalement disponibles, en pressage domestique, tous les disques parus sur Melankolik au cours des dernières années (voir encadré). «Notre sélection de signatures se fait très simplement: nous aimons la musique de ces groupes ou artistes. Ce dont nous sommes contents, c’est que les artistes qui enregistrent sur Melankolik viennent de Bristol. Jusqu’à maintenant, nous n’avons même pas eu à chercher ailleurs. Peut-être que lors de la tournée, nous recevrons des démos de bonne qualité. Nous visons le développement de ces groupes: nous leur donnons des espaces pour répéter, des conseils, de la liberté. On veut les laisser évoluer à leur guise, sans les enfermer dans un carcan comme le font parfois les grosses compagnies de disques.»
à la scène
Si nous avons failli voir Massive Attack en août dernier, alors que le groupe devait assurer la première partie de la tournée de The Verve, heureusement, rien de cela ne s’est produit («On ne l’a pas fait parce qu’on ne voulait décevoir personne en réduisant les effectifs de scène. Nous avions, au bout du compte, trop de compromis à faire»). Ce qui nous permettra d’assister, cette semaine, à un concert complet du trio de Bristol, et, cette fois, avec un vrai groupe de musiciens; pendant que Mushroom fera des scratchs aux tables-tournantes, Daddy G. et Del Naja rapperont.
«Pure live band. Ce qui est très différent de ce que nous avons fait lors de notre dernière tournée nord-américaine. Nous sommes avec de vrais instrumentistes, de vrais chanteurs et chanteuses; nous faisons nos mix dub en direct, avec des éclairages plutôt sombres. Nous désirions avoir la liberté que la musique live apporte, histoire de pouvoir créer les choses spontanément, tant pour nous que pour le public. Si nous ne l’avions pas fait, nous nous serions ennuyés, et si nous nous ennuyons, le public va également s’endormir. C’était, de toute façon, une évolution naturelle pour nous. Ça n’a jamais été une abstraction. Nous sommes entrés là-dedans petit à petit, juste pour être certains d’être à l’aise et honnêtes dans cette démarche.»
Et Massive Attack a l’air de s’ennuyer assez rapidement… «On a déjà fait cinquante-cinq spectacles en Europe, et, je dois te l’avouer, on commençait à s’ennuyer. Ce qui fait que nous avons réarrangé plusieurs chansons avant de nous embarquer dans cette nouvelle tournée nord-américaine. Ça rend les choses beaucoup plus intéressantes pour nous.»
Que Massive Attack soit devenu un vrai groupe de scène, il ne faut pas s’en étonner non plus. Le trio continue à assister à des spectacles régulièrement, et ils y trouvent leur plaisir. De plus, reproduire Mezzanine sur scène sans l’apport de musiciens serait carrément impossible. «La dernière chose que nous voulons, c’est faire du surplace, cesser d’évoluer et nous répéter, tant en studio que sur scène. Lorsque nous avons fait Mezzanine, nous avons enregistré les musiciens et nous les avons échantillonné. Maintenant, nous refaisons appel à eux pour la tournée. La boucle est bouclée.»
Et, n’oubliez pas, selon James DiSalvio, ce show a changé sa vie. Presque autant que le concert de Nusrat Fateh Ali Khan. «Il est fou! Nusrat Fateh Ali Khan est tellement spirituel. Si l’on pouvait atteindre la moitié de ce niveau d’énergie, je serais bien heureux…»
Le 15 septembre
Au Métropolis
Voir calendrier rock
Lewis Parker Masquerades & Silhouettes (Melankolic/Virgin/EMI)
Même si Lewis Parker se retrouve sur l’étiquette de Massive Attack pour cette introduction discographique (l’album ne dure que trente-six minutes), il ne faudrait surtout pas tenir pour acquis qu’il donne dans le trip-hop. Parker fait plutôt dans le hip-hop, mais, s’il partage quelque chose avec le groupe de Bristol, c’est sûrement ce goût pour les ambiances sombres, mystiques, presque surréelles. Alors que la majorité des b-boys ne jurent que par l’old school, pour le rappeur, D.J. et producteur de vingt et un ans, ce qui l’a marqué, c’est le film Star Wars! Pas étonnant qu’au lieu de gueuler la réalité de la rue ou sa supériorité technique, il donne plutôt dans l’imaginaire et la science-fiction. Avec sa voix calme et assurée, et ses échantillonnages précieux où piano, violon et beats sont amalgamés en un paysage sonore tout en chimères, Lewis Parker se dévoile comme le Jedi du hip-hop britannique. La Force est avec lui… et il sera avec nous, en tant que D.J., en première partie de Massive Attack. (Eric Parazelli)
Alpha Pepper (Melankolic/Virgin)
Duo de Bristol, Alpha nous en fait voir de toutes les couleurs. Impossible de résister au charme de cette musique qui tangue allègrement entre le drum’n’bass, le trip-hop, et touche également à l’ambient. Voilà un disque qui, grâce à ses nombreux changements d’atmosphère, réussira à capter votre attention continuellement, sans qu’une seule fois vous n’ayez l’impression de déjà-vu. Alpha est original, tant dans les sons utilisés que dans sa façon de les mettre en forme. Précisons aussi qu’il s’agit, pour la plupart des pièces, de remix réalisés par des gens aussi connus que More Rockers, Receiver ou Tim Simenon (excellente Sometime Later). C’est dire le respect qu’a acquis le duo au cours de sa courte carrière. Mention spéciale également au remix percussif de Slim par Underdog, mettant en vedette la voix d’Helen White. (Laurent Saulnier)