Bernard Allison : Un Américain à Paris
Musique

Bernard Allison : Un Américain à Paris

C’est un peu les fruits de l’acharnement paternel que récoltent aujourd’hui Shemekia Copeland (fille de Johnny), Jimmy D. Lane (fils de Jimmy Rogers), Bill Morganfield (fils de l’incontournable Muddy Waters), et, pour compléter cette liste sommaire, Bernard Allison, fils du col bleu par excellence, feu Luther Allison.

Bernard Allison, à trente-deux ans, vient à peine de lancer son sixième album, Times Are Changing, le premier depuis le décès de son illustre père, le 13 juillet 1997, à seulement cinquante-sept ans. Et cette fois, ce pourrait être la bonne. Allison fils n’est pas une mauviette dans la grande mer bleue. Par cinq fois, il a vainement tenté de percer un marché à deux visages: l’américain. Curieuse situation pour un Yankee vivant à Paris. Exilé à cause de son père, certes, mais le problème est peut-être plus complexe. Avant Luther, Champion Jack Dupree, Louisiana Red et d’autres, comme Sonny Boy Williamson et un certain James Marshall Hendrix, ont fait un bras d’honneur à l’oncle Sam. Money talks.

Après une écoute de Times Are Changing, j’ai l’impression que le Parisien de Chicago a peut-être en main la meilleure carte de visite qu’il pouvait s’offrir. Un solide alliage de blues urbain, non sans évoquer Son Seals et Lucky Peterson, qui se promène allègrement dans les jouissantes plates-bandes du soul. Allison dormait comme un bienheureux quand je l’ai appelé à Detroit. Gros party de lancement la veille, il marmonna ces quelques mots: «C’est mon meilleur album jusqu’ici (zzzzzz….). J’ai vraiment réalisé tout ce que je désirais sur cet album, et je veux juste faire passer le message à tout le monde que je suis là. C’est très important pour la confiance. En travaillant avec le producteur Jim Gaines (Stevie Ray Vaughan), ça m’a ouvert les yeux. Les artistes de blues sont mieux perçus en Europe, on prend soin de ton image, de ta sonorisation, et d’une foule de détails; ce qu’on ne retrouve pas aux États-Unis.» Voilà, en substance, ce qu’avait à dire un Bernard peu loquace.

Times Are Changing est beaucoup plus consistant que Keeping the Blues Alive – «que nous avions enregistré en une seule prise de son, très rapidement» – et son assurance en tant que chanteur, mais surtout en tant que leader, laisse présumer une belle éclosion. Six compos, dont une acoustique en hommage à son père, Don’t Be Confused, qui n’est pas sans rappeler Six Strings Down que Jimmie Vaughan envoyait au paradis, quatre ans après la mort de son frère. Un bref extrait: «I just realize that my daddy’s gone. Don’t be a fool, he’s just going home.»

Au-delà du blues pesant et cuivré qui meuble l’album (Bernard aime bien la pédale wah-wah), il y a deux sources d’étonnement: If You Want me to Stay de Sly Stone (qu’Etta James reprend elle aussi sur son dernier) et Real Mother ‘Fa ‘Ya du défunt Johnny Guitar Watson. Et, en prime, il invite l’extraordinaire soulman Bobby Rush à chanter sur In the Morning.

J’ai fréquenté Allison pendant quelques jours en 1995, à Paris. Il m’a invité chez lui, à ses répétitions en studio; nous sommes allés dans des jam nights à Pigalle, et j’ai vite conclu que ce gars-là était assis sur une mine d’or. Qu’il avait le talent. Ce n’était qu’une question de temps. Et ce moment est arrivé.y

Le 14 octobre
Au Café Campus