Raymond Devos : Rêve de plaisanteries
Musique

Raymond Devos : Rêve de plaisanteries

RAYMOND DEVOS pratique l’humour comme le funambule marche sur un fil très ténu au bord du gouffre. L’abîme est-il insondable? Qu’y a-t-il de l’autre bord? Petit entretien métaphysique presque inquiétant sans prise sur les affaires courantes.

Canal deux, canal quatre, canal six, canal huit, canal seize. Raymond Devos est descendu d’avion, tel un événement d’envergure internationale. Raymond Devos est partout. Sur toutes les chaînes, on l’écoute enchaîner.

Comment ignorer cette exagération de la nature, cet esprit hors norme, parfaitement proportionné à un corps convexe? Au déjeuner, au souper, au coucher, pour le moindre téléspectateur, la semaine qui ensuite accueillit l’automne lui appartient. Dans cette belle province où, à défaut d’argent, les humoristes ont décidé de pousser dans les arbres et de nous tomber constamment sur la tête, certains pourraient s’en plaindre. On ne le fera pas. Car chacune de ses apparitions truculentes relève plus du spectacle que de la promotion.

L’aérodynamique, intarissable, ne se répète même pas. Et pour cause. Cinquante ans d’éclatantes absurdités conjuguées à la première personne du singulier lui permettent de confondre confidences et spectaculaire. En entrevue, en une fraction de seconde, dans une imperceptible accélération de l’esprit, Devos passe de l’homme à l’artiste professionnel offrant, mine de rien, des extraits prometteurs de sa tournée. Et, si ce n’est pas assez, le septuagénaire se roulera par terre. Devos, comme il le prétend lui-même, n’est peut-être pas fait pour le cinéma, n’empêche. Un art qui concilie le spontané et le convenu devant les caméras transcende largement le stand up comique.

Mais résistons cette fois-ci à l’envie de l’entendre faire son numéro et causons sérieusement.

Comment en êtes-vous venu à l’humour?

Sans alternative. Je me suis aperçu que je ne pouvais jouer rien d’autre que mon propre rôle dans mon monde à moi.

Donc, jeune, vous n’aviez que peu d’expérience?

Comment faire entrer les gens dans l’imaginaire? La sensation, l’image provoquée, c’est instinctif. On ne peut pas faire rire artificiellement. J’ai débuté sans connaître les lois.

L’humour absurde dans lequel vous excellez n’est-il pas propre à l’effondrement de certitudes du vingtième siècle?

Absolument. Qui sommes-nous? Où allons-nous? Qu’est-ce que l’infini? On se pose des questions sans réponses, des questions qui nous dépassent et on continue à se les poser. Rien que ça, c’est de l’authentique absurdité. Il me semble que, si on veut comprendre des choses qui dépassent la raison, il faut évidemment cesser d’être rationnel et passer de l’autre côté du miroir. C’est ce que je fais. Est-ce absurde?

Comment faire pour nommer le monde de l’autre côté du réel?

Ben, délirer.

A quoi ressemble-t-il?

Mon monde, c’est le monde des rêves. Je montre le rêve de faire des choses. Je suis un homme qui lance des choses en l’air dans le monde des rêves pour faire en sorte qu’elles ne retombent pas. Tout cela a un sens. On ne rit pas des rêves; les rêves, je trouve que c’est plutôt inquiétant… On peut essayer de faire des rêves drôles… Et, en fait, je me demande si ce n’est pas ce que je fais.

Aujourd’hui, on n’oserait pas le croire, mais il fut un temps où l’humoriste professionnel n’était pas une denrée essentielle…

Début des années 50, il y avait très peu d’humoristes. Mes premières prestations, c’était toujours un numéro d’au plus une dizaine de minutes entre des chanteurs: Brassens, Barbara, Béart, Lamoureux, Brel qui arrivait de Bruxelles avec sa valise. Début des années 65, j’ai fait, par accident, ce que je crois être un des premiers one man show d’humour…

L’humour comme la culture fait désormais dans la démesure et la facilité. Mais l’humour idiot qui fait rire les idiots atteind tout de même son but, non?

Tout à fait. Parfois, je vois des types dans des bistros qui racontent des histoires et tout le monde rit. A ce moment-là, cet inconnu est plus fort que moi parce qu’il est littéralement dans sa partie à lui, dans son optique, sa propre perception de l’existence, du drôle et du dérisoire. Vaut mieux ne pas s’en mêler.

Il y a des gens que vous ne ferez jamais rire…

Je préfère ne pas les connaître…

Sans parler d’élitisme, vous pratiquez un humour qui sollicite l’esprit et exige même parfois un certain degré de culture. Avez-vous rencontré des salles qui ne suivaient pas?

Ça arrive… En fait, il doit se produire un phénomène électrique d’osmose. Une salle qui suit, c’est une salle qui vous précède… presque. Qui comprend avant la chute.

Des auditoires bêtes?

Les gens qui ne comprennent pas sont en quelque sorte entraînés par le rire de ceux qui comprennent. C’est une question d’aimantation. Ils comprennent à demi-mot. Dieu merci, le rire est communicatif.

Pourquoi tant d’intérêt pour la musique?

Les grands comiques sont des musiciens. Ils possèdent un sens du rythme. L’humour, c’est une gradation vers le rire qui est une rupture. En humour, les effets sont des ruptures de contrariétés. La musique fait contrepoint, comme au cirque.

Accepteriez-vous de vous faire qualifier de clown?
Avec plaisir. Je joue des petits instruments, je jongle, j’utilise des accessoires. Je n’ai pas peur de me jeter par terre et d’avoir l’air ridicule.

Il y a dix ans, vous êtes entré dans le Larousse. Avoir un pied dans le dictionnaire, est-ce comme avoir un pied dans le cimetière?

Il y a de telles contingences à être un homme public, il faut bien qu’on l’affiche… Le dictionnaire, c’est la maison des morts et des mots… Je suis peut-être dans le dictionnaire, mais je suis encore à l’affiche.

Envisagez-vous la retraite?

Non, mais il faudra bien arrêter un jour. D’ailleurs, ce métier est semblable à la vie; il faut poursuivre sans cesse sinon il n’en reste rien.

Les 10 et 11 octobre
Au Capitole