Aerosmith : Battre la démesure
Musique

Aerosmith : Battre la démesure

Le groupe était supposé nous rendre visite au printemps, mais le sémillant STEVEN TYLER s’est bousillé un genou. Depuis, le batteur a fait exploser sa Ferrari dans une station-service et la trame sonore d’Armageddon, sur laquelle ils ont largement collaboré, a passé dix semaines en tête des palmarès. Décidément, Aerosmith ne finira jamais de nous étonner.

«Les gens perçoivent Aerosmith comme un groupe de heavy métal, mais c’est faux. On fait du rock’n’roll. Je joue fort, mais je ne me considère pas comme un guitariste métal.»
– Joe Perry, magazine Guitar Player

On peut dire bien des choses à propos du légendaire quintette bostonien. Par exemple, que les ballades qu’il concocte sont aussi prévisibles qu’un film de Bruce Willis. Il faut cependant lui accorder les quelques crédits qu’il inscrit à son curriculum. Aerosmith est le premier groupe à avoir clairement démontré la distinction qui existe entre le hard rock et le heavy métal. Un exemple? Comparez la troupe de Steven Tyler et de Joe Perry avec celle d’Ozzy. Black Sabbath nous promène dans les eaux mystiques de Led Zeppelin au son d’une guitare lourde et rigoureuse tandis qu’Aerosmith préfère insuffler à son rock d’aréna l’essence et la rythmique du blues.

C’est tellement vrai qu’Aerosmith a souvent fait figure de Stones de deuxième zone destinés, selon la critique de l’époque, à jouer éternellement le rôle de second couteau. Et, en dépit de l’influence que nos amis ont eu sur les groupes de glam métal du début des années 80, leur retour au sommet des palmarès à la fin de cette dernière décennie a quelque chose de miraculeux. Ce concept est d’ailleurs souvent utilisé lorsqu’on parle d’eux. Tout ça remonte à leurs débuts. Un type les remarque dans un club minable et leur dit: «Je vais faire de vous des stars». Nous sommes en 1971 et le type en question, Clive Davis, leur décroche un contrat chez Columbia. L’album intitulé Aerosmith – le seul nom que personne ne détestait – sort deux ans plus tard et le groupe part en tournée. La popularité du groupe à partir du second album (Get Your Wings), en passant par Toys in the Attic jusqu’à Rocks en 1976, n’a cessé de croître. Les gars sont devenus riches et célèbres et ont embrassé avec une vigueur peu commune le mode de vie d’usage: sexe, drogue et rock’n’roll. La situation a commencé à s’envenimer peu à peu, provoquant le départ de Joe Perry en 1979, tout en engendrant Night in the Ruts, un disque considéré comme l’élément qui aura achevé de faire imploser la formation. On tente de remettre le groupe sur les rails au début des années 80, mais les excès et un accident de moto dont est victime Tyler stoppent la machine jusqu’en 1982. Cette année-là, le groupe, équipé de deux nouveaux guitaristes, sort le mollasson Rock in the Hard Place, tandis que Perry connaît un succès mitigé avec le Joe Perry Project. La remontée d’Aerosmith s’effectue lentement en 1984 alors que Perry retrouve ses anciens potes sur scène pour la tournée Back in the Saddle. Un album voit le jour sans le succès escompté. Il manquait une pièce au puzzle et elle s’appelle sobriété.

Nouveaux sommets
On ne fera pas état de la multitude de cures de toutes sortes ni des détails sordides se retrouvant d’ailleurs en grande quantité dans la bio Walk This Way parue l’année dernière et écrite par le légendaire auteur de Hammer of the Gods (bio mythique des non moins mythiques Led Zep), Steven Davis. Rappelons simplement que Tyler fit une overdose sur scène en 1985, fut déclaré brièvement mort, jusqu’à ce que tout le monde impliqué se donne la main et jure qu’on ne les y reprendrait plus. En 87, Aerosmith amorce véritablement sa remontée grâce à l’album Permanent Vacation et le remake de Walk This Way sauce rap, concocté par Run DMC. La suite est bien simple, le groupe remet ça deux ans plus tard et achève de renaître de ses cendres pour atteindre des sommets jamais égalés.

Un album (Get a Grip) et une compil plus tard, Aerosmith a remis le couvert, fort d’une méga entente avec Sony, mais Nine Lives, titre du dernier-né, a été enfanté dans la douleur comme si les gars ne pouvaient triompher qu’en étant placés dans les pires situations (lire retard de production, changement de gérance, etc.). J’ai demandé au bassiste Tom Hamilton s’il partageait cette impression. «On dirait bien, répondra-t-il en riant. C’est vrai qu’on a passé à travers plusieurs épreuves durant cet enregistrement, mais ce fut aussi le cas pour les deux précédents. Ce qu’il y avait de bien, cette fois, c’est que les chansons étaient déjà là et que, peu importe les problèmes, tout le monde voulait rester pour entendre le produit fini.» Quand je lui fais remarquer que la pression d’un nouveau contrat n’a pas dû aider, il ajoute prestement: «La plus grande pression, c’est celle qu’on se met volontairement sur les épaules. En ce qui concerne le processus de Nine Lives, il y avait une grande part de remise en question et d’interférences venant de l’extérieur. Mais, avec le temps, on finit par apprendre à gérer ce genre de situations. Signer un contrat de disque, c’est comme signer un pacte avec le diable. Il est naïf de croire qu’aucun type en complet-cravate ne viendra mettre le nez dans tes affaires. Mais si tu aimes ce que tu fais et que la musique constitue toujours la principale motivation, ce genre de problèmes finit par avoir peu de répercussions.»

Le livre de la jungle
La vie des membres du groupe a bien changé. Sûr, ils ont pris de l’âge, mais on a quand même du mal à se les imaginer suivre des cours de langue pour se distraire. Alors qu’il fut un temps où… «Il fut un temps où on avait tous du mal à mettre des barrières entre notre véritable identité et celle que l’on projetait sur scène. Tout s’est embrouillé dans un long délire éthylique. C’est d’ailleurs pour illustrer cet aspect que nous avons choisi Steven pour écrire notre bio. Comme il avait écrit le bouquin définitif sur Led Zep, on s’est dit qu’il pourrait faire la même chose pour nous. On savait que ce serait un vrai livre et qu’il ne parlerait pas uniquement de drogue et de groupies. Bref, je me suis mis à l’informatique et je suis des cours de langue, je parle un peu français d’ailleurs, ajoute-t-il dans un français correct. A la longue, je trouvais ça pénible de me retrouver dans un autre pays et toujours demander: "Excuse me, do you speak english?" Et puis, ça occupe quand on passe une journée en avion.»

Quand on y songe, on a l’impression qu’Aerosmith a écrit le manuel sur la façon de donner un concert de rock dit classique ou d’aréna: commencer par la chanson-titre du nouvel album, garder les tubes pour la fin et les nombreux rappels, commencer l’intro d’un morceau et enchaîner avec un autre, tendre son micro à la foule pour l’inciter à entonner le refrain, se produire sur une scène imposante rehaussée de pièces décoratives, s’habiller avec goût (culottes ajustées façon spandex, foulard modèle bohème et serre-tête psychédélisant) et se démener comme un prof de danse aérobique. «C’est sur une scène qu’on peut vraiment montrer au public de quel bois on se chauffe. Et notre groupe n’est pas différent. Je vais te dire, les enjeux sont toujours énormes, peu importe les succès qu’on a pu avoir dans le passé. A chaque fois qu’on sort un truc, la presse se demande si on va réussir, ou se demande si on ne devrait pas accrocher nos patins. Puis, vient le temps de remonter sur scène et de donner tout ce qu’on a et tous les doutes s’estompent. Quand tu prends la décision d’écrire des chansons et de les jouer sur scène, c’est que tu le fais pour le public, pour accrocher un sourire aux visages des gens qui sont venus te voir. C’est magique et c’est notre force, car faire un disque, c’est se mettre en position de vulnérabilité. Certains te diront que c’est bien, d’autres que c’est de la merde. C’est comme entrer dans une salle complètement à poil…»

Le 22 octobre
Au Colisée
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