Cat Power : A la lune
Musique

Cat Power : A la lune

«Il faut m’excuser, mais je suis à Seattle et la température commence à m’affecter sérieusement. En plus, je souffre de problèmes féminins, alors ça n’aide pas mon humeur.» Entre deux bâillements, Chan Marshall, alias Cat Power, vient de confirmer son absence d’inhibitions légendaire dès les premières secondes de la conversation. Elle est comme ça, Chan: elle commence par en donner plus qu’on n’en demande, puis se ferme comme une huître si on tente d’aller trop loin. Ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de cette artiste atypique qui semble pourvue de la capacité de concentration d’un petit chiot, mais dont les chansons exigent un abandon total de la part de l’auditeur.

Dans ses bons jours, elle ne se gêne pas pour raconter la genèse de son plus récent album, Moon Pix, dans ses détails les plus intimes: un voyage quasi mystique en Afrique, suivi d’une retraite dans une ferme de Caroline du Sud où elle a vécu un cauchemar en forme d’épiphanie. En pleine nuit, Chan a cru entendre une voix qui l’invitait à la rejoindre au milieu du champ. Prise de panique, elle a feuilleté un moment la Bible, et a accouché de cinq des onze chansons de Moon Pix en attendant le lever du soleil.

Fuyant les lieux qui l’avaient inspirée, elle est allée terminer son expérience cathartique en Australie, enregistrant ce qui est probablement son album le moins angoissé et le plus accompli à ce jour. Pourquoi le pays des kangourous? «Mon copain de l’époque avait vraiment envie de voir l’Australie. Je n’avais pas un rond, mais comme j’étais sous contrat avec Matador, je leur ai demandé une avance pour financer le voyage, puis j’ai téléphoné à Mick Turner et à Jim White (deux tiers de l’excellent trio instrumental australien Dirty Three), et ils ont tout de suite accepté de jouer sur l’album.»

Le résultat de cette rencontre donne toute la place à la voix de Chan, qu’on qualifiera, faute de mieux, de chanteuse folk moderne, pour la mélancolie digne de Nick Drake et le timbre, à la fois fragile et puissant, d’une Beth Orton. Ses influences sont multiples et pas toujours claires: sur le disque, elle rend hommage à Bob Dylan (la pièce Moonshiner lui est dédiée) et, sur scène, elle reprend des pièces du groupe psychédélique des sixties Moby Grape. «Je ne joue que mes nouvelles chansons et quelques covers parce que mes anciens morceaux n’ont pas cette qualité plus positive, plus pénétrante de mon nouveau matériel.»

Depuis quelques mois, Chan a quitté la ville de Prosperity, Caroline du Sud, et elle est retournée à New York; mais, pour le moment, elle vit dans ses valises. «La vie de tournée ressemble un peu à des vacances: on dort dans des chambres d’hôtel et on se saoule tous les soirs, mais les horaires sont un peu trop stricts pour que ce soit de vraies vacances. J’aime certains aspects de la tournée, comme le fait que je puisse dormir aujourd’hui, ou rencontrer des tas de gens, ou montrer le monde à mon ami Mark, qui joue de la guitare avec moi.» Chan parle des petits bonheurs quotidiens ou de sa gueule de bois sur le même ton, comme si toutes les expériences de sa vie, bonnes ou mauvaises, fondamentales ou anodines, méritaient d’être vécues à fond. Comme ses chansons.

Le 27 octobre
Au Jailhouse