

Asian Dub Foundation : Les heures hindoues
Nicolas Tittley
En plein cour du quartier Est de Londres, où vivent d’importantes communautés issues des anciennes colonies d’Asie, se dresse un lieu de création appelé Community Music. Cet atelier culturel sert de Q.G. et de studio aux membres du groupe Asian Dub Foundation, fiers représentants du visage multiculturel de l’Angleterre de cette fin de millénaire. Au moment de notre conversation, le bassiste Aniruddha Das, alias Dr. Das, l’un des piliers d’ADF, s’affairait à mettre la dernière main à quelques nouvelles chansons, avant de prendre la route de l’Amérique, où le groupe effectuera sa première véritable tournée. «Même si les morceaux de l’album sont encore très récents pour vous, nous les traînons depuis déjà un bout de temps, explique Das. Pour nous, la musique doit absolument évoluer, sans quoi nous perdrions tout intérêt à la jouer sur scène.»
Depuis sa parution plus tôt cette année, l’album Rafi’s Revenge a séduit bon nombre de critiques, de musiciens et de fans, avec un son à nul autre pareil. Entre le hardcore et la tradition indienne, Asian Dub Foundation décline le rythme dans ses manifestations les plus puissantes: empruntant au drum’n’bass, au ragga, au dub, au break-beat, au reggae ou à la techno. Rafi’s Revenge maintient l’auditeur-danseur en haleine d’un bout à l’autre. L’effet de transe auquel mènent souvent les musiques traditionnelles indiennes fait partie de l’expérience ADF, à la différence que le groupe préfère les courtes salves agressives aux longues litanies traditionnelles. Pourtant, Dr. Das ne se considère pas comme un révolutionnaire et rejette systématiquement le terme «fusion», préférant voir sa démarche comme une simple évolution de son héritage culturel. «Nous avons coutume de dire que notre musique est "asian" parce que c’est ce que nous sommes. Mais la musique que je fais doit autant à l’enseignement musical traditionnel indien qu’à la culture des clubs. Même si, grâce à ma famille, j’avais une connaissance des musiques comme le qawwali, j’ai vraiment découvert Nusrat Fateh Ali Khan à travers des versions remixées de ses pièces. Je pense qu’Asian Dub Foundation peut remplir ce rôle de transmission de la culture asiatique en touchant des gens de tous les horizons culturels.»
Car la véritable fusion que recherchent les membres d’Asian Dub Foundation, c’est celle des individus de toutes cultures, réunis sous une bannière musicale fédératrice. C’est du moins le message qui émane de la pièce Black White, véritable appel à l’unité des peuples dans la «communauté musicale des enfants du dub».
Il va sans dire que ce genre de slogan ne plaît pas à tout le monde, en partie au sein de leur communauté, où certains puristes les accusent de diluer leur héritage culturel dans la grande soupe de l’électronica. «Qui peut dire à partir de quand un instrument devient partie intégrante d’une culture? Prends l’harmonium, par exemple: la version à main fait partie de la musique traditionnelle indienne et pakistanaise depuis des lustres, pourtant ce sont les Européens qui ont introduit cet instrument en Asie. De la même façon, je considère la basse électrique, mon instrument de prédilection, comme une partie intégrante de la musique indienne des cinquante dernières années; peut-être que dans quelques temps, les échantillonneurs et les tables tournantes suivront le même chemin.»
Le 3 novembre
Au Cabaret