eels : Choc électrique
Musique

eels : Choc électrique

Alors que son deuxième album vient tout juste paraître, l’excellent trio californien passe enfin par Montréal. Rendez-vous obligatoire. Pour tous.

Déjà, Beautiful Freak, le premier disque du groupe américain eels, nous avait profondément marqués. On a, il y a deux ans, beaucoup écouté ces petites chansons qui penchent régulièrement vers le côté sombre des choses, sans toutefois évacuer le versant pop d’une mélodie incontournable ou d’un arrangement efficace. On pense à de petits bijoux à la Susan’s House, Rags to Rags, Your Lucky Day in Hell, ou le classique Novocaine for the Soul.

Depuis la parution de ce premier album, les choses ont légèrement changé chez eels. Tommy, le bassiste, ne fait désormais plus partie du trio, remplacé, depuis le début de cette nouvelle tournée, par un voisin californien du groupe, Adam, qui joue également de la guitare («C’est tellement mieux maintenant avec Adam. La chimie est là. Les vibrations sont meilleures qu’avec Tommy.»). Celui-ci n’a cependant pas participé à l’enregistrement du deuxième album d’eels, le très attendu Electro-shock Blues, qui vient tout juste d’arriver en magasin.

Si Beautiful Freak tendait vers le côté obscur, avec Electro-shock Blues, nous sommes en plein dedans. Ce disque est ancré dans la réalité de E, le leader et principal auteur et compositeur du groupe. Cette réalité au cours des dernières années fut loin d’être rose: sa sour s’est suicidée et on a détecté chez sa mère un cancer généralisé sans aucun espoir possible. La mort est donc ultra-présente dans cet Electro-shock Blues, qui est, plus que toute autre chose, rédempteur. «C’est effectivement le bon mot, dit E. La musique m’a sorti de la torpeur dans laquelle je m’enlisais petit à petit. Sans elle, je ne sais pas ce que j’aurais fait. A la fin, ce n’est plus la mort qui est présente, il n’y a que de la lumière. Je me suis senti vraiment renaître. Tous ces malheurs peuvent facilement t’entraîner vers le bas. Mais un bas tellement bas, tellement amer que tu ne peux plus rebondir. Mais tu peux aussi en ressortir plus fort, devenir une meilleure personne, avec une meilleure vie.»

Pour ceux qui ne connaissent pas eels, sachez que si E a chanté sur l’album de Grant Lee Buffalo, Grant Lee Philips, le leader de ce groupe, a aussi chanté sur Electro-shock Blues. Les deux auteurs-compositeurs américains partagent une chose: un goût pour la bonne musique pop, mais avec un léger twist. Pour eux, la mélodie imparable n’est pas tout. Il est nécessaire de l’emballer dans un papier inédit, de lui donner une couleur forte, unique. «Nous avons aussi en commun d’avoir été populaires en France avant n’importe où dans le monde. Mais ce point-là, nous le partageons également avec Jerry Lewis et Mickey Rourke. Nous sommes en très bonne compagnie!»

C’est d’ailleurs André Ménard, grand manitou du FIJM qui, de retour de France où il a vu eels le mois dernier, m’est un jour arrivé extatique: «Il est extraordinaire, ce gars-là. C’est John Lennon. C’est Neil Young.» Qu’en pense le principal intéressé? «Mon disque favori quand j’étais petit, c’était celui du Plastic Ono Band, avec Lennon. Ce qui est assez peu commun pour un kid de neuf ans, comme moi. Quant à Neil Young, bizarrement, je l’ai rencontré pour la première fois la semaine dernière. T’imagines, dans la même semaine, j’ai rencontré Neil Young et Elvis Costello! Cela dit, même s’il ne m’a pas réellement influencé musicalement, je partage peut-être une chose avec Young, et c’est ce qui est inscrit sur la pierre tombale à l’endos du livret d’Electro-shock Blues: "Everything is changing>. Je crois fermenment à ça.»

Non seulement E croit-il en cette maxime, mais il l’applique. On pourrait aller voir quelques-uns des concerts du groupe et, chaque fois, être surpris par de nouveaux arrangements. C’est pour lui une façon de tromper la morosité de la tournée, la répétition perpétuelle des mêmes chansons, avec les mêmes arrangements, la même mélodie. C’est pour cette raison qu’E préfère, et de loin, le travail d’écriture, d’arrangement et d’enregistrement des chansons plutôt que la scène. «C’est particulièrement vrai pour cette tournée. Il y a des chansons d’Electro-shock Blues que je ne peux pas chanter certains soirs: je ne peux pas les affronter. Par contre, lorsque je trouve une façon nouvelle et intéressante pour moi de les interpréter, à la fin, je suis vraiment heureux de les avoir chantées. Il faut parfois passer par de mauvais moments pour atteindre des sommets d’émotion.»

Il serait cependant faux de croire qu’Electro-shock Blues est un disque qui règle des problèmes. Plus qu’affirmer quoi que ce soit, il pose des questions, soulève des interrogations. «C’est, je crois, notre rôle en tant qu’artistes: être une espèce de système d’alarme pour la société en général. Nous nous devons de donner à réfléchir aux gens. Nous ne devons pas donner des réponses toutes faites. Il est bien évident que si tu ne regardes que les titres des chansons d’Electro-shock Blues, tu te diras: "Voilà un album négatif.> Ce n’est qu’après l’écoute de Cancer for the Cure que tu pourras cependant décider si cette chanson est positive ou négative. Tu peux penser que le gars qui a l’écrite déteste vraiment l’époque où nous vivons. Mais tu peux aussi te demander ce que tu peux faire pour améliorer la situation. Dans ce cas, Cancer for the Cure peut devenir extrêmement positive. Ultimement, seul l’auditeur peut décider.» Écoutez eels. Décidez par vous-même. L’essayer, c’est l’adopter.

Le 3 novembre
Au Café Campus