Les Productions Rigoletto présentent deux opéras de chambre comiques. Avec peu de moyens, ce nouvel ensemble québécois réussit à faire redécouvrir le chant sans lésiner sur la qualité. Nous les avons vus au tout début de leur tournée dans les maisons de la culture.
Fraîcheur, plaisir et professionnalisme: trois mots qui désignent à merveille le travail de la jeune compagnie d’opéra montréalaise Les Productions Rigoletto. Le dimanche 25 octobre dernier, la compagnie présentait un spectacle à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, dans une atmosphère de détente qui n’excluait aucunement la rigueur. Comprenant La Servante maîtresse de Pergolèse et Une mesure de silence de Maurice Blackburn, ce spectacle, en tournée dans les maisons de la culture, vaut qu’on s’y intéresse. Mais d’abord une petite mise en situation. Les Productions Rigoletto sont en fait formées de cinq individus dont trois chanteurs (la soprano Fanny Larivière, le ténor Marco Valeriani et le baryton Clermont Tremblay), une pianiste (Nancy Pelletier) et un metteur en scène (Jean-François Gagnon). C’est en 1996 que fut fondée la compagnie, dont nous pouvons voir en ce moment le second spectacle, après Le Téléphone de Gian Carlo Menotti, présenté il y a deux ans.
Un des principaux objectifs de la troupe est de rendre l’opéra de chambre accessible à un large public, un mandat qui n’a rien d’original par les temps qui courent. Néanmoins, la compagnie se propose d’apporter une attention égale au jeu théâtral, au chant et à la musique. C’est ici que les fondateurs se révèlent soucieux d’offrir quelque chose de différent dans le milieu, fort restreint, de l’opéra.
Nouvel air
La semaine dernière, on retrouvait donc sur la scène plutôt minuscule de la Chapelle historique du Bon-Pasteur nos trois protagonistes, accompagnés au piano. Le choix des ouvres étant dicté à la fois par la contrainte de la distribution, par celle du budget, de l’espace et de l’accessibilité, on peut dire que la compagnie s’est fort bien débrouillée pour nous rendre ces limites acceptables. Malgré l’exiguïté des lieux, les chanteurs/acteurs ont donné une performance dynamique, exempte de statisme et très convaincante. Dans La Servante maîtresse, Clermont Tremblay et Fanny Larivière ont chanté en français et parlé sur un ton qui évoquait beaucoup la farce de Molière – Marco Valeriani, pour sa part, n’y jouait qu’un rôle muet. Avec simplicité, la fraîcheur déjà mentionnée, et un humour qui ne doit rien à la grossièreté, ils nous ont donné de cette ouvre du XVIIIe siècle une version bien agréable, où l’on a pu constater que le metteur en scène Jean-François Gagnon connaissait non seulement la langue de Molière, mais aussi la mise en scène de ses pièces… Les voix y étaient à l’aise, bien que la soprano ait éprouvé de légers problèmes de tempo. L’accompagnement de Nancy Pelletier, quoique pas tout à fait d’époque puisque joué au piano, était solide et sans faille.
Dans Une mesure de silence de Maurice Blackburn, datant du milieu de notre siècle, on retrouvait avec plaisir les trois interprètes de la compagnie dans des rôles chantés. Cette petite histoire qui, elle aussi, n’est pas sans rappeler Molière, est une comédie amusante, légère, avec une morale à la fin, comme il se doit… L’écriture musicale en est accessible, facile à interpréter et respectant admirablement la prosodie française. Le Canadien Maurice Blackburn était, rappelons-le, essentiellement compositeur de musiques de films, en particulier pour l’ONF.
Cet opéra de chambre, son plus connu, avait été enregistré et diffusé sur les ondes de la télévision d’État, en 1956, dans le cadre de l’émission Concerts pour la jeunesse. L’argument en est assez simple: Martine, épouse d’Antonin – un avare des temps modernes, grand compteur de bouts de chandelles devant l’Éternel -, désire ardemment une nouvelle robe, qui se trouve justement en solde la journée où se déroule l’action. Mais, évidemment, Antonin trouve tous les prétextes pour ne pas lui donner l’argent nécessaire. Le voisin, Bobino, s’en mêle, et la ruse des deux complices finit par avoir raison de l’avarice du bonhomme.
A la découverte
Dans cette seconde partie de spectacle, encore mieux campée que la première, on a pu ainsi découvrir le talent vocal de Marco Valeriani, en plus de son talent scénique, qui se manifestait déjà dans La Servante maîtresse. Les voix solides des deux hommes ainsi que le soprano léger – mais parfois fragile – de Fanny Larivière forment un trio tout à fait adapté à ces ouvres de chambre à caractère comique. La pianiste du groupe, qui leur sert également de coach vocal, est en mesure de donner un accompagnement sur lequel les chanteurs peuvent compter. Avec peu de moyens mais beaucoup de plaisir, les membres de la troupe Rigoletto arrivent à faire un spectacle qui n’a rien à envier à certaines productions d’envergure, car la passion y est toujours présente. On peut effectivement goûter l’aspect théâtral de cette production, où les textes sont toujours dits avec clarté et où l’action scénique n’est pas sacrifiée au profit des envolées vocales. Bravo.
Cette tournée des Productions Rigoletto, qui se poursuit par une présentation à la maison de la culture Rivière-des-Prairies le 1er novembre, et à Pointe-aux-Trembles le 15 novembre, fait partie d’une nouvelle série baptisée Cadence. Elle offre au public des maisons de la culture la possibilité d’assister à des concerts où la voix prédomine, dans différents types de répertoire et d’instrumentations. On pourra y découvrir notamment Une certaine proposition, plaisanterie musicale du compositeur québécois Denis Gougeon présentée par Opéra Plume, le duo Barbosa-Panneton, qui donne dans le folklore latino-américain, le duo Pagé-Lizzote, harpe et soprano, ainsi que le duo Voyer-Vaillancourt, qui interprète les romantiques et les modernes. Avec la fondation de la Société musicale André Turp et la série Cadence, on peut dire que cette année est celle du chant!
Un disque de l’alto René Voyer et du pianiste Jean-Eudes Vaillancourt sous étiquette Neptune
Le premier disque du Duo Voyer-Vaillancourt est renversant. A peine mis dans le lecteur CD, il nous transporte de beauté. Le jeune chanteur, qui a commencé sa carrière comme membre d’un groupe rock heavy métal, possède une voix d’alto étrange, certes – elles le sont toujours -, mais splendide, vibrante, expressive jusque dans ses faiblesses potentielles. Toutefois, le côté vraiment nouveau de cet enregistrement est le répertoire abordé par les deux musiciens. Plutôt que de tenter de se tailler une place dans le monde des altos spécialisés en musique ancienne, Voyer s’est attaqué, sur les conseils de son accompagnateur Jean-Eudes Vaillancourt, au répertoire romantique et moderne. Duparc, Malher, Britten, Richard Strauss et Dvorák sont au programme (on y retrouve, entre autres, l’une des plus belles versions que l’on puisse entendre de L’Invitation au voyage de Duparc). L’accompagnement, en tous points admirable, de Jean-Eudes Vaillancourt est à la fois directif, enveloppant et attentif. Servi par un toucher magnifique, il souligne la musicalité de René Voyer. Un duo flamboyant, un disque remarquable.