

Afghan Whigs : Soleil noir
Nicolas Tittley
Photo : Marina Chavez
Nous sommes en 1965: les Américains livrent une âpre bataille aux Soviétiques pour la conquête de l’espace, le conflit au Viêt Nam commence à prendre des proportions inquiétantes et le mouvement des droits civiques émerge dans le Sud. Dans un autre ordre d’idées, 1965 est également l’année que Greg Dulli, chanteur des Afghan Whigs, a choisie pour venir au monde. Trente-trois ans plus tard, l’homme rend hommage à ce millésime dans le titre de son plus récent disque. 1965 marque un tournant dans la carrière du groupe de l’Ohio. Après deux albums excellents mais terriblement angoissés (Gentlemen, en 1994 et Black Love, en 1996) et une séparation amère d’avec leur ancienne compagnie de disques, Elektra, les Whigs reviennent en grande forme, bien décidés à faire oublier le relatif échec commercial de Black Love. «Merci de me le rappeler, j’ai failli crever en faisant ce foutu disque! lance Dulli. J’ai mis beaucoup de moi dans Black Love, et je prends très mal les critiques qu’on peut lui adresser; c’est comme si l’on disait du mal de l’un de mes enfants. Ceci dit, je suis le premier à reconnaître que Gentlemen et Black Love n’étaient pas très jojo, et c’est pourquoi je voulais que 1965 soit différent, qu’il soit un album de détente et de célébration.»
Pour parvenir à leurs fins, les Whigs ont donc décidé d’enregistrer à La Nouvelle-Orléans, dans le studio de Daniel Lanois, où ils ont invité une pléiade d’artistes locaux, dont certains membres du Re-Birth Brass Band, à venir partager leur plaisir. «On cherchait un endroit chaleureux, et on a tapé dans le mille: on a vécu le Mardi Gras, le Nouvel An et le Festival de jazz, et on s’est éclatés comme des petits fous!» raconte le chanteur.
Du coup, 1965 regorge de cuivres rutilants et de voix chaudes (une chanteuse gospel tient lieu de choriste), et le groupe réussit mieux que jamais la fusion entre le rock à guitares et la musique afro-américaine que Dulli affectionne par-dessus tout. Car tout Italo-Américain qu’il soit, Greg aurait voulu naître black. Son amour de la musique noire n’est plus à prouver (les Whigs ont même repris des classiques soul et r’n’b sur le mini-album Uptown Avondale), et sur 1965, les références abondent (il cite Marvin Gaye dans John the Baptist). Dulli y exploite de manière plus légère ses obsessions de catho macho (le cul, l’alcool et la culpabilité), et se fend même d’une pièce complètement atypique sur cet horrible bidonville haïtien appelé Citi Soleil. «C’est vrai que cette chanson est différente à bien des égards, surtout que je n’ai jamais mis les pieds dans les Antilles, et qu’il m’a fallu une bonne dose d’imagination pour l’écrire, confirme Dulli. Mais le personnage de la chanson, Jean Content, existe vraiment. C’est un chauffeur de taxi qui m’a embarqué un jour à New York, et il était aussi joyeux que son nom l’indique. Il m’a parlé de son enfance à Port-au-Prince, et juste avant que je descende du taxi, il m’a lancé: "Un jour, tu écriras une chanson pour Jean Content." J’ai souri et lorsque je suis descendu, il a ajouté: "On se reverra là où le soleil brille." A ce moment, sur le trottoir, j’ai su que ça deviendrait une chanson.» Cette semaine, c’est sur la scène du Cabaret que le soleil brillera. Soyez-y.
Le 7 novembre
Au Cabaret