Musique

Alvin Youngblood Hart : Bleu clair

Si le blues acoustique est la nouvelle tendance depuis cinq ans, Alvin Youngblood Hart en est sans contredit le meilleur propagateur. Personne ne lui arrive à la cheville. En véritable ethnologue, il s’est approprié toute une époque: les origines du blues, de 1895 jusqu’aux années vingt. Avec seulement deux albums, Big Mama’s Door et le somptueux Territory, il a ressorti des archives tout un pan de la musique afro-américaine, qui, jusqu’ici, sombrait dans un quasi-oubli, au détriment du blues des années trente et quarante. En l’écoutant chanter, la mort dans l’âme, et s’exécuter sur ses multiples guitares, banjo et mandolines, il prend l’allure d’un réincarné. Et je vous jure que, parfois, on dirait Skip James. On dirait Charlie Patton. On dirait Bukka White. Alvin Youngblood Hart fait peur.

Sa grande qualité, c’est qu’il a la personnalité de l’emploi. Le physique, pas vraiment. Avec ses dreads et ses baskets, malgré les racines familiales au Mississippi, on reconnaît le p’tit gars d’Oakland, tout de suite. Pas de flaflas. Pas de vestons convenus et tirés à quatre épingles. Tout se passe à l’intérieur. Un type aigri, peu bavard. Cependant, quand vient le temps de chanter les chansons, tout rejaillit, tout s’illumine. Et abondamment, qui plus est.

Comme archiviste d’une époque, ou comme anthropologue musical, il assume pleinement Territory, son deuxième disque, le premier avec des musiciens: «Je ne voulais pas réaliser le même album deux fois (en faisant allusion à l’incontournable Big Mama’s Door), explique-t-il de sa chambre d’hôtel, en Angleterre. C’est peut-être ce que plusieurs espéraient mais ce ne fut pas le cas. La première chanson du disque, Tallacatcha, est très joyeuse, et je pense que ça a surpris pas mal de monde. Mais cela fait vingt ans que je suis dans la guitar business, que je retape des guitares, les échange ou les revend; c’est donc normal d’avoir joué tous les styles imaginables. Logiquement, ça fait appel à plusieurs compromis, mais je ne me considère pas comme un artisan. Plutôt comme un étudiant.»

Pas de doute que Territory est un disque touffu et gigantesque en références: la douze-cordes sur Ouachita Run, une rivière qui se jette dans le Mississippi. Une autre, Sallie Queen of the Pines, dévoile le pseudonyme Walter Boyd, que s’était donné Leadbelly lorsqu’il était en taule. Ice Rose est inspirée par Captain Beefheart et la musique de bandes dessinées. Dancing With Tears in my Eyes est une valse de Rudy Vallee qui fut très populaire à la fin des années vingt. La pièce John Hardy raconte les périples d’un cow-boy rebelle, noir, dans la Virginie du début du siècle. Underway at Seven décrit l’époque où le gros Alvin travaillait pour la Coast Guard, sur un bateau qui arpentait le Mississippi. On est loin des covers de Robert Johnson.

«C’est sûr que Leadbelly est une de mes grandes influences. Et je te pose la question: comment se fait-il que toutes les guitares à douze cordes qu’on retrouve dans n’importe quel magasin d’instruments de musique sonnent exactement comme celle de Leadbelly?»
Après une première visite au Festival International de Jazz de Montréal, l’an dernier, AYH revient encore une fois en solitaire. Désigné Best New Artist aux W.C. Handy Awards en 1997, voilà qu’Eric Clapton parle de lui à tout le monde et veut le rencontrer. Un homme intègre, AYH?: «Plusieurs appellent ça du blues, dit-il en parlant de sa musique. Je refuse une description aussi étroite. La musique, selon moi, a toujours été une question d’aventure, pas de genre.»

Le 7 novembre
A la galerie Isart