

Anne Sylvestre : La femme publique
Louise Dugas
Photo : Suzanne Langevin
Après trois ans d’absence, l’auteure-compositrice française revient enfin au Québec et, pour la première fois depuis des lustres, avec un groupe de musiciens.
La conversation se déroulait sur un ton enjoué, autour d’un thé et d’un jus de fruits, quand elle m’a assommée, sans prévenir, avec une phrase. Anne Sylvestre a des centaines de mots, comme ça, qui mettent K.-O.
Je lui disais: «C’est merveilleux que votre père vous ait tant encouragée, à vos débuts, en 1957, qu’il vous ait tant applaudie alors que vous faisiez le circuit de la Rive gauche. C’est souvent le rôle des papas d’extirper leurs rejetons du giron maternel et de les pousser à réussir…»
«Ah, mais l’amour d’une mère est infiniment fondamental, s’est-elle empressée d’établir. Pour l’identité, pour le soi. Les féministes de la première heure disaient un truc qui avait l’air à l’emporte-pièce, mais qui, finalement, se révèle juste: "Il y a deux sortes de femmes: celles que leurs mères ont aimées… et les autres."»
Il y a un mois que j’ai rencontré Anne Sylvestre, et cette phrase-là, comme celles sur Pauline Julien, sa sour spirituelle, dont je parlerai plus loin, et celles sur son père, dont elle a tu pendant des années le fait qu’il était collabo durant la Deuxième Guerre («Je ne pense pas qu’il était un salaud; il a fait des erreurs, il s’est trompé, il a fait dix ans de prison; et j’ai porté depuis l’enfance un poids de honte, notamment vis-à-vis des juifs et des familles qui ont été décimées. Roméo et Judith raconte ça.»), me hantent encore.
On ne se remet pas d’une rencontre avec Anne Sylvestre. Il y a chez elle tant d’esprit, de simplicité et d’humanité qu’on revient chez soi magnifiée qu’elle nous ait tendu la main. Auteure-compositrice-interprète, elle a écrit parmi les refrains les plus drôles (Les Blondes, Lettre ouverte à Élise, La Plate Prière) et les plus graves de la chanson française: Porteuse d’eau, Rose, Les Cathédrales, Non, tu n’as pas de nom, Les gens qui doutent, qui abordent la condition humaine, mais surtout celle des femmes. J’oubliais ses Fabulettes, qu’elle façonne avec une joie maternelle pour les bambins.
Depuis quarante ans, Anne Sylvestre évolue à l’abri des modes et des ondes radio. «Souvent je rencontre des gens qui me disent: "Je ne vous connaissais pas, mais on m’a offert votre disque." Je trouve ça magnifique que ma carrière soit due au bouche à oreille.» Sa dernière présence à Montréal remonte à il y a trois ans: c’était au Gesù. Au cégep Maisonneuve, à l’occasion de Coup de cour, elle sera entourée de quatre musiciens aux doigts de feutre. C’est le même spectacle qu’elle présentait le printemps dernier à l’Olympia, pour célébrer ses quarante ans de carrière. A cette occasion sont parus aussi l’intégrale de son ouvre (quinze compacts), une compilation de vingt titres, un livre contenant deux cent cinquante textes de ses chansons (de vraies perles littéraires) et un nouvel album, Les Arbres verts, qu’elle est fière de présenter, parce qu’elle n’est pas «un monument figé dans le temps».
D’elle, les Québécois se rappellent surtout sa très belle Une sorcière comme les autres, qu’a interprétée Pauline Julien; et le spectacle qu’elles avaient donné ensemble en 1987-1988, Gémeaux croisés. «C’est ma plus belle aventure de métier. On a fait plus de cent représentations, et je ne me rappelle pas un soir où l’on ne s’est pas tenu la main, Pauline et moi, derrière le rideau, avant d’entrer en scène.»
Cette phrase est d’autant plus touchante aujourd’hui que nous nous sommes rencontrées, Anne Sylvestre et moi, deux jours avant la mort de Pauline Julien. Le jeudi fatidique, Anne a refusé de parler aux médias. Lors de l’entrevue, cependant, j’avais osé lui demander: «Comment va votre amie?» A cela, elle avait fait une grimace signifiant «pas très bien», puis elle avait ajouté, d’un air triste: «Je l’ai vue en août dernier, j’étais contente; elle était dans sa campagne, on guettait les chevreuils ensemble.»
Je me souvenais d’un passage déchirant de l’autobiographie de Pauline, Il fut un temps où l’on se voyait beaucoup, parue en avril dernier: «J’ai voulu bâtir quelque chose avec mes chansons, les messages qu’elles transmettent… un château de cartes!» J’ai souhaité en faire part à Anne. «Non, moi, je n’ai jamais senti cela à propos de mes chansons. Il est vrai toutefois que je n’ai jamais eu, comme Pauline, l’ambition de changer la vie, l’humanité. Bien sûr, j’ai eu des engagements, et on connaît de quel côté je suis politiquement, mais je n’ai pas été liée à un parti. Je n’ai pas non plus, comme Pauline, cet immense besoin d’agir et de me dépenser. Elle est une flamme; moi, je suis plus statique. Je suis à la fois seule et publique. Je fais mon miel, et je vais ensuite le donner. Alors, peut-être que mes ambitions, que mes doutes, sont à la mesure de ça.»
Il y a pourtant une chanson qu’elle aurait aimé écrire: «A la claire fontaine; parce que tout est là, cette phrase magnifique: "Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai."» Il aurait fallu ajouter «Pauline»…
Les 6 et 7 novembre
Au cégep Maisonneuve