Anonymus fête son vingtième anniversaire et présente gratuitement son plus récent spectacle, Inventio, à Montréal. Le fondateur et directeur artistique, CLAUDE BERNATCHEZ, trace un bilan de ces années foisonnantes.
Pour Claude Bernatchez, fondateur et directeur artistique de l’Ensemble Anonymus, c’est l’heure des questions, ces inévitables et lancinantes questions qui accompagnent la quarantaine. Mais quand le musicien fait le bilan des vingt dernières années de l’Ensemble, on sent qu’il voit encore loin devant lui. «Rendu à vingt ans, on peut se féliciter d’être toujours là. Mais on aime bien penser que tout est encore à faire. La musique médiévale au Québec, avec l’environnement et les ressources qu’on a, c’est vraiment une aventure.»
Depuis 1978, le groupe de cinq interprètes installé à Québec explore infatigablement les sources, les manuscrits, et redonne vie à tout un pan de notre patrimoine musical longtemps resté dans l’ombre. «Pour moi, témoigne Bernatchez, l’horizon est encore très vaste et plus ça avance, plus il devient immense. Dans ce sens-là, c’est très stimulant, mais en même temps épeurant aussi. La musique médiévale, c’est un domaine de recherche très récent. Le mouvement sérieux de restauration de cette musique, ou tout au moins ses premiers gestes crédibles, date des années 1960.» Pionnier il y a vingt ans, Anonymus l’est donc encore en 1998? «En quelque sorte, oui», concède son directeur artistique.
Les grands départs
Outre le bilan positif de la durée, Claude Bernatchez constate également que son ensemble a fait des petits. «Je me rends compte que l’initiative d’Anonymus, en 78, a laissé une réelle empreinte. Plusieurs membres de La Nef ont travaillé avec nous avant de venir s’installer à Montréal, et il y a maintenant Strada, qui s’est créé à l’intérieur de la compagnie, mais avec son champ d’action spécifique. L’histoire d’un été, ça a donné tout ça!»
Alors élèves au Conservatoire de musique, les fondateurs de l’Ensemble avaient décidé de donner des concerts d’été, sans se douter que leur démarche allait devenir une compagnie reconnue et faire partie intégrante du paysage musical québécois. «C’était une folie pure et simple, se souvient Bernatchez, avec toute l’innocence et l’inconscience de la vingtaine. Le répertoire médiéval nous avait séduits dans nos cours théoriques, et notre idée était très liée à l’impact qu’il avait eu sur nous. On s’est procuré des instruments et c’est parti sur les chapeaux de roues. Le répertoire était des plus éclectiques, avec des programmes très contrastés, un peu à la mode des années 60. On avait à s’initier en même temps qu’on initiait le public; cependant ça a fonctionné rondement, les gens ont réagi avec beaucoup d’enthousiasme.»
Bien entendu, Anonymus a considérablement évolué stylistiquement, en développant sa propre personnalité. La théâtralité a occupé une place importante au sein de la compagnie durant une bonne décennie. «C’est très difficile d’arriver à une réelle fusion entre la musique et le théâtre, concède toutefois Bernatchez. Il faut doser, et parfois chaque discipline chemine dans son couloir parallèle.» D’autre part, les spectacles théâtralisés sont difficiles à caser dans les circuits de tournée, à cause des exigences de décors et d’éclairages.
Le dernier-né des spectacles de l’Ensemble, Inventio, évite ce problème. Déjà présenté en 1997, Inventio est un spectacle basé sur la structure musicale du Propre de la Messe de Pâques. Il fait appel à un type de recréation qui se veut fidèle à l’esprit des troubadours et des trouvères, ici réunis sous le vocable de trouveurs de musique.
Comme son nom le laisse deviner, Inventio est un projet devant se concevoir dans la même perspective que la tradition orale. Les ouvres de l’époque médiévale, transmises grâce à la mémoire plutôt que par l’écrit, n’étaient pas des constructions immuables, mais plutôt des façons de faire la musique. «Plutôt que de s’astreindre toujours aux traces écrites, que de se limiter au corpus qui vient surtout du travail des musicologues, on a préféré mettre à profit notre expérience d’interprètes. D’ailleurs, la musique médiévale était une musique d’interprètes, une musique qui se forgeait à l’usage, un peu comme un sentier qui se trace à force de passer dessus. Le temps était mis à contribution, et du temps, ils en avaient.»
La musique des mots
Claude Bernatchez compare la pratique de la musique du moyen âge à celle, beaucoup plus récente, du jazz. «Même si la culture de base est très différente, c’est l’analogie qui me semble la plus exacte. La science, on l’avait au bout des doigts et d’instinct.» L’important en musique médiévale, aujourd’hui, c’est de tenter de reconstruire une proposition crédible. La question préoccupe beaucoup le directeur artistique d’Anonymus, qui a travaillé Inventio en deux étapes. «La première fois qu’on avait présenté le spectacle, on avait tout simplement abordé les musiques monophoniques. Maintenant, on l’a allongé et on a abordé la polyphonie. L’exercice a été complété et on est arrivé à une proposition riche et finalisée. Ça a donné des musiques qui ont toute leur saveur médiévale, toute leur crédibilité, même si elles sont faites par des interprètes d’aujourd’hui.»
En plus d’utiliser des mélodies grégoriennes, les musiciens se sont servis du contenu dramatique des textes, en questionnant la teneur du texte grégorien. «On peut voir ça à différents niveaux, mais disons qu’on a essayé de tirer la substance dramatique de chacun des chants pour conditionner le type d’instrumentation, en se demandant: qu’est-ce qu’on veut traduire par la musique? A force de jouer ces musiques-là, on développe une palette de couleurs, qui est évidemment liée à la sensibilité des musiciens qui vivent au XXe siècle et qui s’adressent à des mélomanes qui vivent aussi au XXe siècle. Ça, c’est la partie subjective inévitable. L’authenticité recherchée, c’est le fait de s’investir totalement dans ce que l’on dit. Je pense que c’est très important pour toute musique qui a vécu dans un univers de tradition orale. Encore une fois, il s’agit d’une démarche d’interprètes. Nous n’avons aucune prétention de vouloir composer de la vieille nouvelle musique ou de la nouvelle vieille musique!»
Pour «fêter ça», Anonymus viendra à Montréal présenter son dernier-né dans sa version finale, le 12 novembre à la salle Pierre-Mercure, et ce, gratuitement, avec contribution volontaire après le concert. Bon anniversaire!