Musique

Prise de son : Lettre de Toronto

C’est cette semaine qu’est finalement lancé Supposed Former Infatuation Junkie, le successeur de Jagged Little Pill, le précédent disque d’Alanis Morissette, qui s’était écoulé à plus de trente millions d’exemplaires à travers le monde. Est-ce que j’ai entendu le mot «attendu»?

Pour célébrer cette sortie, la chanteuse canadienne a présenté une douzaine de spectacles dans de petits clubs à travers l’Amérique du Nord, dont celui de samedi dernier, au Phoenix (un petit Spectrum ou un grand Cabaret, au choix…), à Toronto, devant une foule évidemment conquise d’avance, même si elle ne connaissait qu’une seule des nouvelles chansons, le single Thank U, une bonne toune.

Car, il faut bien le dire aussi, Alanis ne s’est pas gênée: sur l’heure quarante qu’a duré le spectacle, seuls quelques titres de Jagged Little Pill ont su se faufiler jusqu’à la ligne d’arrivée, dont Hand in my Pocket et, inévitablement, You Outta Know, dans une version à l’amorce très tranquille.

Pour le reste, que des nouveautés et, déjà, dans des versions un peu différentes de celles de l’album (Baba, Sympathetic Character et Would Not Come, entre autres). Des versions plus directes, plus lourdes aussi, moins chargées. Des versions qui révèlent un potentiel inédit sur le compact. Ces chansons, sur scène, sont d’une efficacité impossible à retrouver sur disque. Deux médiums différents imposent deux lectures différentes, et ça, la chanteuse l’a très bien compris.

Il faut aussi préciser que d’assister à un spectacle d’Alanis Morissette dans de telles conditions est quasi irréel. Si elle n’a évidemment pas le caractère de légende des Stones, par exemple, il faut se rappeler qu’elle est une multimillionnaire du disque, et qu’elle sait bien mener un spectacle, avec ce qu’il faut comme courbe rythmique, comme enchaînement, comme mise en situation. Lorsqu’elle passera par Montréal, quelque part au début de 99, ce sera, je vous l’assure, un show à voir.

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J’avais cependant la triste impression d’être le seul à écouter Chris Whitley, qui officiait en première partie d’Alanis. Seul avec ses multiples guitares, pendant une quarantaine de minutes, le chanteur américain avait beau être le plus sympathique possible, rien n’y faisait: tout le monde était venu voir Alanis.

Pourtant, si tout ce beau monde avait écouté un peu, ils auraient découvert un chanteur hors du commun, un guitariste aussi unique qu’inspiré, qui a toujours su prendre des risques, défier les lois de la nature. Croisé plus tard dans la soirée, Daniel Lanois, lui, semblait vachement déçu d’avoir manqué le court set de son copain.

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Une autre qui est toujours à voir (et je ne vous apprends rien là-dessus…), c’est PJ Harvey, que j’ai également eu l’occasion de voir à Toronto (au Warehouse pour être plus précis, qui est véritablement un vieil entrepôt en béton), vendredi dernier.

La dernière fois que j’avais vu PJ Harvey, c’était à L’Olympia (celui de Montréal, voyons…), lors de la très théâtrale tournée de To Bring You My Love, il y a déjà trois ans. Spectacle impossible à oublier. Depuis, la chanteuse britannique a beaucoup tourné, s’est un peu reposée et, surtout, a enregistré Is This Desire?. Nouveau disque, donc, changement d’attitude.

L’impression, après avoir assisté au concert de vendredi dernier, que, malgré des sonorités plus pop, Is This Desire? est un album éminemment personnel. L’impression de ne plus assister à un spectacle mettant en scène un personnage appelé PJ Harvey (comme parfois on a l’impression de voir un personnage appelé, au hasard, disons Nick Cave…), mais à quelque chose de plus «humain». Comme si la chanteuse n’avait plus à se cacher pour interpréter ses chansons. Comme si les différentes voix adoptées sur Is This Desire? étaient désormais les seuls masques permis, la seule façon de différencier les multiples personnages qui peuplent les chansons de la dame.
A cet égard, il me faut vous parler de son interprétation d’A Perfect Day, Elise, le premier extrait d’Is This Desire?. Si, sur disque, A Perfect Day, Elise est certainement la chanson la plus pop jamais enregistrée par PJ Harvey, sur scène, débarrassée du surplus de production, ramenée à son état le plus pur, le plus brut, le plus cru (sans toutefois tomber dans la version «acoustique» ou bêtement «dépouillée»), la même chanson devient poignante, intense, tellement plus forte. Surtout lorsqu’elle est suivie par To Bring you my Love…

Accompagnée par un batteur, deux guitaristes et un claviériste-bassiste, PJ Harvey laisse désormais toute la place à sa voix. Et vous savez quoi? C’est encore nous les gagnants…