La question des quotas à la radio, depuis leur instauration il y a vingt-cinq ans, a toujours créé des tensions entre les radiodiffuseurs et l’industrie québécoise du disque. Et si, pour faire changement, on s’intéressait un peu aux auditeurs?
Lorsqu’on regarde attentivement la programmation de la douzième édition de Coup de cour francophone, qui se déroulera du 5 au 15 novembre, on est en droit de se poser une question: Où va la chanson aujourd’hui?
Dans cette programmation, beaucoup d’aînés: Anne Sylvestre, Diane Dufresne, Sylvain Lelièvre, Gabriel Yacoub, Pierre Barouh; mais des aînés qui se sont renouvelés ou qui ont encore des choses intéressantes ou inédites à dire. Sur ce plan, les choix de programmation sont très justes: on ne peut bâtir que sur du nouveau. Il faut aussi se souvenir, avoir une mémoire. Cette facette historique, Coup de cour l’a toujours soutenue. Et avec raison.
Ces nombreux vétérans n’ont jamais empêché la jeunesse de se trouver une place dans les cases-horaires. Là aussi beaucoup de découvertes en perspective. Il vous faut aller jeter un oil sur Nicolas Ciccone (en première partie d’Anne Sylvestre, les 6 et 7, au cégep Maisonneuve), qui a remporté quatre des prix de la dernière édition du concours Ma Première Place des Arts. Agé de vingt-quatre ans, d’origine italienne (et il ne s’en cache pas), Ciccone est l’un des jeunes auteurs-compositeurs parmi les plus intéressants que j’aie vus depuis quelques années. Un vrai chanteur et un vrai auteur-compositeur de chansons. Pour vous donner un avant-goût, jetez une oreille sur le compact de l’édition 98 de Ma Première Place des Arts. Vous y retrouverez quatre chansons de Ciccone. La réalisation n’est pas toujours juste, visant un peu trop le grand public et ne s’attardant pas suffisamment à la personnalité de Ciccone, mais ces quatre chansons (surtout Le Menteur) méritent toute votre attention.
Je m’en voudrais de ne pas souligner la venue du Français M (Mathieu Chédid) (les 5 et 6, au Lion d’or), dont on vous avait déjà parlé en juillet dernier lors de son passage éclair au Festival d’été de Québec. Son premier album, Le Baptême, séduit tous ceux qui sont prêts à adopter une nouvelle voix, avec ses petites chansons qui ont toujours l’air de ne pas y toucher. Un prospect plus qu’intéressant.
Avec de nouveaux artistes de ce calibre, tant ici qu’en France, on ne devrait même plus se demander où va la chanson. La chanson est un être libre, qui va partout où il veut bien aller, qui prend encore des risques, qui se mêle à tous les genres musicaux, à toutes les tendances, à toutes les modes.
Moyen d’expression d’abord et avant tout individuel (chacun peut produire le mélange qu’il désire), la chanson est, paradoxalement, également un art rassembleur. Probablement même le plus rassembleur qui soit. Impossible pour quiconque d’affirmer qu’il n’aime pas la chanson. Tout le monde, sans exception, à un moment ou à un autre, est littéralement tombé en amour avec une chanson. Par sa diffusion gratuite sur les ondes radiophoniques, la chanson est des plus démocratiques, des plus accessibles, des plus publiques.
Cependant, et vous l’avez peut-être déjà remarqué, si l’on excepte les radios communautaires ou la radio d’État, aucun des artistes mentionnés plus haut, malgré les quotas, ne tourne à la radio…
Qu’est-ce qu’on fait?
Pourtant, encore aujourd’hui, on s’interroge sur la nécessité d’avoir des quotas de chansons francophones dans les radios privées québécoises. Après que les radiodiffuseurs des régions de Montréal et Hull-Ottawa eurent demandé au CRTC de baisser les quotas, la Commission a maintenu les 65 % de chansons francophones, mais est aussi allée plus loin en exigeant des radios que 55 % de ces chansons soient diffusées aux heures de grande écoute (entre 6 h et 19 h), et en interdisant les pots-pourris. Les tenants des quotas (l’ADISQ en tête) ont gagné sur toute la ligne. Seule concession de leur part, désormais les propriétaires de stations de radio pourront en posséder plus d’une dans le même marché, question de rentabilité. Bien mince compromis…
La question des quotas est très complexe. Sans vouloir me faire l’apôtre d’une libéralisation complète des ondes, je me pose quand même plusieurs questions. Est-ce que 65 % de chansons francophones, ce n’est pas trop? Si l’on baissait les quotas, est-ce illusoire de penser qu’il y aurait peut-être moins de merdes à la radio, et plus de chansons de qualité?
Soyons encore plus radical. L’attachement des Québécois à leurs chansons ne ferait-il pas en sorte que, même sans quota, on demanderait encore des chansons d’ici sur nos ondes? Pensez-vous sérieusement qu’on entendrait moins de Colocs ou de Kevin Parent à la radio sans les quotas? Nous regardons, massivement, que la télé québécoise. Prenez les palmarès des émissions de télé les plus écoutées au Québec: ce ne sont que des productions locales; rarement de gros canons américains réussissent à s’immiscer dans le Top 10 (sauf en période estivale, où nous ne produisons presque plus). Nous regardons ce que nous voulons. Et, avec la surmultiplication des canaux, nous avons en masse de choix. Pourtant, nous nous tournons toujours vers des émissions québécoises. Est-ce que notre attachement collectif à la chanson est inférieur à celui que nous portons à la télévision?
Lorsqu’on parle de quotas, il faut aussi faire bien attention pour ne pas se tromper de cible. On fait souvent porter le blâme aux radiodiffuseurs. Pourtant, même si les ondes sont publiques et qu’il faut les réglementer, les radiodiffuseurs commerciaux opèrent une business. Ils n’ont pas à se soumettre à une mission éducative. Ils n’ont pas à faire de la propagande pour quoi que ce soit. Ils n’ont qu’un seul objectif mercantile: vendre assez de publicités à un prix assez élevé pour que le propriétaire de la station ait un bilan financier positif, et ainsi assurer le salaire de ses comiques-veuuuuudettes.
Prouvez aux radios que la chanson francophone a un public (surtout si ce public est composé en grande majorité de femmes entre 25 et 49 ans, le public le plus recherché des diffuseurs), et elles en feront jouer de la chanson francophone. Avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles…
Question de privilège
Et si nous devions repenser la question des quotas? La France, depuis quelques années, est aussi soumise aux quotas, suivant l’exemple québécois. Différence majeure cependant, en France, dans la réglementation, il y a un pourcentage (20 %) réservé aux nouveaux talents (n’ayant pas produit plus de deux compacts, et qu’aucun de ces deux ne soit certifié disque d’or). Est-il possible d’envisager cet incitatif aux nouveaux talents ici? En avons-nous vraiment besoin?
Et si on posait la question des quotas autrement? Et si, plutôt que de pousser la chanson francophone, on voulait promouvoir la chanson québécoise, toutes langues confondues? N’est-ce pas un peu illogique de penser que le 65 % de chansons francophones, cela aide plus Francis Cabrel que Rufus Wainwright? N’est-ce pas un peu bizarre de penser qu’il est plus facile pour Manau d’entrer dans ces normes du CRTC que pour Lhasa?
N’oublions pas que si les radiodiffuseurs ont un 30 % de contenu canadien à respecter, un groupe comme Bran Van 3000, sur les ondes, ne se bat pas contre Daniel Bélanger, mais bien contre Madonna ou les Backstreet Boys. Chaque fois qu’un radiodiffuseur choisit de faire jouer une chanson anglo-québécoise, c’est une fois de moins que nous allons entendre les Spice Girls. Bon pour nous; mais pour le diffuseur? Est-ce que les artistes anglo-québécois méritent moins d’aide que les franco-québécois?
D’autres suggèrent une autre voie à explorer: Et si les quotas, plutôt que d’être exclusivement francophones étaient valables pour les artistes venant de la francophonie? On pourrait ainsi inclure non seulement les «chantant français», mais les Algériens et les Sénégalais, les Vietnamiens et les Belges, les Néo-Brunswickois et les Ivoiriens. Plutôt que de donner une poussée supplémentaire à la chanson francophone, cette nouvelle définition (qui peut par ailleurs ressembler au vieil adage radio-canadien: «N’importe quelle langue sauf l’anglais») pourrait procurer au world-beat une visibilité extraordinaire. Mais si les radiodiffuseurs ont de la difficulté avec certains produits francophones, comment pourraient-ils, soudainement, avoir une sensibilité pour le wolof ou l’arabe?
Question d’intérêt
Le problème, comme vous le voyez, est vaste. Et il ne se résoudra pas de sitôt. Parce que des deux côtés de la table personne ne veut bouger. Parce que trop d’intérêts sont en jeu. Personne ne veut faire avancer le débat sur les quotas, parce que chacun protège son petit capital.
Les diffuseurs ont tout intérêt à faire baisser les quotas parce que, dans leur tête, chanson francophone égale décrochage. Je le répète, ce qu’ils veulent, c’est faire de l’argent. Et, jusqu’à preuve du contraire, il sera toujours plus rentable pour eux de faire tourner des artistes confirmés, qui ont déjà connu des succès ailleurs, que d’essayer de «breaker» des nouveaux artistes d’ici. Autrement dit, les radiodiffuseurs vont faire jouer Madonna bien des fois avant de tenter l’aventure avec Mario Peluso.
Les producteurs de disques, sous la bannière de l’ADISQ, ont tout intérêt à ce que les quotas soient maintenus à 65 %. Pour eux, plus le pourcentage est élevé, plus il y a de chansons produites par eux qui vont tourner à la radio, plus ils devront produire des disques, plus ils auront des subventions à la production, plus les maisons de disques rouleront, etc., etc.
Pendant ce temps, non seulement le débat n’avance pas mais on oublie peut-être le plus important: l’auditeur. Qui y trouve peut-être de moins en moins son compte. Qui n’aime pas moins la chanson francophone qu’avant. Mais qui en est peut-être saturé parce que ça fait soixante fois cette semaine qu’il entend Tassez-vous de d’là des Colocs…