

Michel Rivard : La mélodie du bonheur
Laurent Saulnier
Photo : Gilles Saverd
Un des grands auteurs-compositeurs d’ici remonte sur scène après nous avoir offert l’un de ses meilleurs albums en carrière. Un «mauve pâle», comme il le dit lui-même, qui lui va à ravir.
Dès le départ, dans mon cas, les premières écoutes de Maudit Bonheur, le septième album solo (si on inclut le célèbre album live Bonsoir, mon nom est Michel Rivard et voici mon album double) de Michel Rivard, se sont avérées plus que concluantes. Dès les premières écoutes, on a tout de suite senti une intimité rarement éprouvée lorsqu’on écoute un compact à la maison.
Cela tient des textes, bien entendu, mais aussi de ces petites musiques, comme une espèce de pop de chambre, tranquille, douce, sans jamais tomber dans le piège du dépouillé. Pas une seule fois, le rythme ne s’emballe. Pas une seule fois non plus, on ne sent l’empressement. Ici, tout semble posé, réfléchi. «En général, dans la vie, j’aime les choses douces, affirme Rivard. J’aime offrir mes idées, mes recherches d’une manière non agressive. J’aime surprendre les gens, mais pas les dérouter. J’aime les amener dans de petites places, avec le même rapport de confiance que nous avons depuis des années. Je ne veux pas les désarçonner, je ne suis pas comme ça, je ne l’ai jamais été. Ce serait absolument phoney pour moi de faire ça.»
Évidemment, les textes appellent ce genre de musique. La meilleure expression pour décrire ce disque, elle est, malheureusement, en anglais: too close for comfort. «Trop près pour être confortable.» Comme si Rivard nous invitait dans une intimité, au départ, beaucoup trop… intime. Un effet de proximité extrêmement rare. Comme si l’on revivait, avec l’auteur, les difficiles dernières années de sa vie. «Ma dernière tournée a eu une fonction thérapeutique, avoue-t-il. Ma vie était en pleine tourmente à ce moment-là, et ma relation avec le public est une des choses dont je suis le plus sûr sur cette Terre. Elle est toujours à réinventer, mais fiable. Peu importe la grosseur de la foule.»
«J’ai eu de la difficulté à écrire ces nouvelles chansons, justement parce que j’étais en plein cour de cette tourmente. Je me suis mis à écrire, une fois un certain équilibre retrouvé dans ma vie. Et, honnêtement, ça n’a pas été facile d’écrire là-dessus. Je ne voulais pas que ce soit un journal intime ou une chronique d’une année triste ou de deux ans de tempête.»
C’est une chose que l’on sent bien si l’on connaît un peu Rivard. Au cours des dernières années, l’homme a manifestement changé. Auparavant, dès qu’il entrait dans une pièce, il s’arrangeait pour mettre tout le monde à l’aise en racontant quelques blagues de son cru. Maintenant, l’homme est plus tranquille, semble avoir vieilli. Mûri. Mais je n’irais certainement pas jusqu’à assagi. L’homme a simplement remanié ses priorités. Tant dans sa vie personnelle que dans sa carrière… «Tu vois, plus j’avance, plus j’en arrive à me considérer davantage comme un artisan que comme un artiste. Le côté artisanal de ce métier est celui qui va me permettre de durer et de faire ça toute ma vie, sans être victime des hauts et des bas que le succès peut amener. Je crois encore que je fais un noble métier. Un métier utile.»
Bonheur d’occasion
Tout en restant dans un cadre de chansons populaires, il est cependant étonnant de constater, au fil des ans, des comportements similaires, tout au long de la carrière de Michel Rivard. Avez-vous déjà remarqué que, dès qu’il obtient un grand succès populaire (avec Beau Dommage au départ, avec Un trou dans les nuages en 87, avec le retour de Beau Dommage en 94-95), il se retourne quasi systématiquement vers les petites salles, en formation légère, histoire de susurrer à nos oreilles des chansons qui ne pouvaient trouver leur place dans de grands endroits? «Ce sont les trois fois dans ma vie où j’ai connu un succès qui a fait l’unanimité et, effectivement, à chaque fois, ç’a été difficile. Et si j’ai agi de cette façon, c’est simplement pour rester vivant. C’était vraiment une question de survie et de remettre en perspective des choses.»
«J’ai toujours senti que je faisais ces choix de façon très délibérée, dit Rivard. Cependant, les gens avec qui je travaille (Audiogram, Spectra, etc.) sont toujours là pour me rappeler que c’est aussi une business. Il sont toujours là pour me rappeler que tel choix artistique entraîne telle conséquence. Par exemple, si je veux partir en tournée avec quinze musiciens et une section de cordes, ils sont là pour me dire qu’il va me rester cinq dollars dans mes poches par spectacle. Et si ça me tente, ils vont mettre cette tournée sur pied. Cette liberté, je l’ai toujours eue.»
La dernière fois que cela lui est arrivé, c’était il y a deux ans, alors qu’il présentait au Studio-théâtre de la Place des Arts (devant exactement cent trente-huit spectateurs par soir) le magnifique spectacle Chansons lousses et cordes sensibles, avec son Flybin String Ensemble, qui regroupait, outre les fidèles Mario Légaré à la basse et Rick Haworth aux multiples guitares, le violoncelliste Clode Hamelin. Tout de suite après la résurrection de Beau Dommage. «Après cette tournée, je me sentais complètement dénaturé. Le mythe Beau Dommage, jumelé avec la démocratie artistique qu’on voulait reproduire, a fait qu’après deux ans, j’étais épuisé. J’étais aussi écouré que les gens d’entendre parler de Beau Dommage. Tout ça est maintenant réglé dans ma tête et avec les autres membres du groupe.»
Malgré (ou peut-être à cause de) son carctère intime, Chansons lousses est devenu rapidement un show important, tant pour les fans de Rivard que pour le chanteur. On y décelait déjà les origines de Maudit Bonheur. A cette époque, il interprétait aussi Madeleine de Jacques Brel, mais aussi ses propres Ça reste dans la famille et Rue Sanschagrin, qu’il avait composée pour le concours Ma Première Place des Arts. Mais, plus que les chansons, c’est l’esprit de Chansons lousses que l’on retrouve sur Maudit Bonheur. Cette sensation de proximité, oui, mais aussi cette façon très précise d’arranger les chansons où une note vaut mille mots et un son bien placé mille images. «La grande différence, c’est que Chansons lousses était présenté de façon non-officielle, dans de si petites salles qu’il m’est arrivé de mettre mon ampli de guitare sur une chaise de la première rangée! Cette fois, l’effet médiatique est plus important. Et c’est une plus grosse tournée dans de plus grandes salles.»
Une économie de notes qui ne fait qu’accentuer la douce présence de la voix et, ainsi, mettre l’accent sur des textes rarement légers. «Même si ça fait des années que je chante, je dois te dire que je supporte de plus en plus ma voix. Je trouve que je l’utilise de plus en plus comme elle doit l’être. Alors que souvent, auparavant, j’ai commis des écarts de style en chantant d’une façon qui n’était pas la mienne ou dans une tonalité qui n’était pas la mienne parce que je voulais donner à ma voix un côté agressif qui ne ui est pas naturel. Ce sont des choses qu’on apprend sur le tas. Moi, j’écoute mes vieux disques, et je me dis que ça paraît que je cherche!»
Du 18 au 21 novembre
Au Monument-National