

Fantastic Plastic Machine : Musique en toc
Collectionneur invétéré de vieux vinyles en tous genres, amateur de design kitsch et accessoirement éditeur de magazine, le surréaliste D.J. TOMOYUKI TANAKA est l’homme derrière Fantastic Plastic Machine. Avec son dernier album, Luxury, il réalise un vieux rêve: donner une noblesse à la musique d’ascenseur. Chronique d’un imposteur.
Matthieu Dugal
Du toc, c’est du toc. Même le cigare est faux. Enfin presque. Tomoyuki Tanaka admet en riant qu’il n’aime pas vraiment la fumée de cigare. "C’est avant tout pour le look de Fantastic Plastic Machine que je me fais photographier avec des cigares. Mais je me suis dit que je m’habituerais un jour. Si jamais je fume, je vais prendre des Cohiba, comme Fidel Castro!" Dans une industrie qui carbure à l’image, c’est une affirmation qui lui donne très peu d’états d’âme. "Combien d’artistes fabriquent leur image en prétendant que c’est leur vraie personnalité? Moi, je n’ai rien à cacher!" Décidément, Tomoyuki Tanaka est un drôle d’oiseau. Ceux qui connaissent la musique rétro-pop-kitsch de son projet – Fantastic Plastic Machine – le savent bien: Tomoyuki est un fana du toc, du faux, de la légèreté et de l’emprunt. Et il le crie haut et fort. Comme ses congénères techniciens et ingénieurs qui ont si bien su imiter puis dépasser la technologie qu’ils ont empruntée ailleurs dans le monde, Tanaka a une longue expérience de la musique qu’il met à profit dans son projet fou: un presque-groupe créé par un presque-musicien qui vient presque de Tokyo. Car FPM n’est pas vraiment un groupe à proprement parler. Il s’agit plutôt d’une idée à géométrie variable qui se moule aux volontés changeantes de ce D.J. originaire de l’ancienne cité impériale de Kyoto. Le D.J. a d’ailleurs tout de l’empereur, de la mégalomanie jusqu’aux tics de solitaire. "Je travaille plutôt seul. Il ne faut pas oublier que je suis D.J. à la base, et je suis un acheteur boulimique de vieux vinyles. Je demande à des artistes de me seconder pour certaines pièces, mais le travail de défrichage et de composition, c’est moi qui le fait." Si Dali avait l’habitude de dire que la différence entre lui et un fou était qu’il n’était pas fou, on pourrait dire que la seule différence entre Tanaka et un musicien, c’est qu’il n’est pas musicien. "Je ne suis pas vraiment un musicien. Même si je joue de la basse, je me considère comme un échantillonneur. Il ne faut pas oublier qu’à la base, la nature d’un D.J. est d’emprunter, de sélectionner, de coller, pour créer une atmosphère en temps réel. C’est la base de Fantastic Plastic."
Une musique d’esthétique
La musique de Fantastic Plastic Machine, c’est un peu beaucoup cela, un génial collage. À la bossa-nova brésilienne, Tanaka aime mélanger des rythmes rétro-pop, le tout sur un épais coulis de "sha-ba-da-ba-da" que l’on dirait tout droit sortis d’un vieux Emmanuelle. Le résultat est saisissant. Peu de D.J.’s peuvent en effet se vanter de reprendre sur un même album There Must Be an Angel des Eurythmics et Electric Lady Land de Jimi Hendrix, le tout en version "allégée". Les élans métaphysiques et eschatologiques, ça ne le connaît pas tellement. Une étrange atmosphère que Tanaka hésite tout de même à assimiler à l’engouement actuel du monde de la mode et de la musique pour l’esthétique rétro des années 1960 et 1970. "Si ma musique ressemble à cela, ce n’est pas vraiment voulu. Ça fait des années que j’aime ce genre de musique. En 1989, je m’achetais déjà plein de disques de tous les coins du monde. Je ne fais pas cela par mode. D’ailleurs, ici à Shibuya [voir encadré], c’est difficile de parler de "mode" tellement il y a d’influences et de styles qui se côtoient. Évidemment, il y a des choses qui ressortent, mais c’est vraiment fou ici." Un peu comme la musique de FPM: ça ne s’explique pas vraiment. Avec des pièces intitulées Honolulu, Calcutta (chantée en français) ou encore Bossa for Jackie (dédiée à Jacqueline Onassis-Kennedy), on doit cependant s’attendre à tout. "C’est vrai que je recherche tout de même une esthétique. C’est une esthétique de la légèreté. Je suis vraiment déçu de constater comment la musique légère est dépréciée. C’est une musique qui est regardée avec condescendance par plusieurs. Mais il y a quelque chose de fondamental dans cette musique, et je crois qu’elle n’est pas toujours servie par les meilleurs. Regardez les radios commerciales…"
Éloge de la légèreté
Plus que la musique, c’est donc avant tout une esthétique que Tanaka désire créer autour de son art. Il est d’ailleurs venu à la musique un peu par hasard, lui qui la considère avant tout comme un moyen et non une fin. "Je suis un fanatique de design et de graphisme. L’esthétique, c’est pour moi la base de la vie, car c’est quelque chose qui nous enveloppe. Ma fascination pour le kitsch vient du fait que c’est une esthétique de l’ironie et de la légèreté. Faire de la musique qui répond à cela, c’est vraiment bien!" Lui qui a commencé sa carrière à la fin des années 1980 comme bassiste au sein du groupe rétro Margerine Strikes Back admet d’ailleurs qu’il ne fera peut-être pas de la musique toute sa vie. "Je ne veux pas faire de la musique coûte que coûte. Si je ne trouve plus de plaisir à en faire, je vais tout simplement arrêter et recommencer ce que je faisais avant, le graphisme et les magazines." Fantastic Plastic Machine est d’ailleurs presque un pur produit du hasard, comme si le D.J. se plaisait à reproduire dans sa vie l’esthétique qu’il aime tant sur le papier et dans les haut-parleurs. "En 1994, quand j’étais D.J., j’aimais beaucoup la house et la techno, mais je mélangeais ça avec de la musique rétro et funk. Deux de mes amis [Towa Tei, l’ex-D.J. de Dee-Lite, et Yasuharu Konishi, de Pizzicato 5] m’ont alors dit que je devais absolument faire quelque chose de plus que de simples sets. C’est comme ça que Fantastic Plastic est né. Un peu comme si c’était venu de nulle part."
Un malade qui ne se soigne pas
Depuis ce temps, Tanaka trouve plus que son compte dans la musique et il a des projets plein les oreilles. Après avoir réalisé deux albums, une flopée de singles et de remix et une dizaine de chansons pour la compagnie aérienne KLM, il effectue la tournée mondiale de son tout dernier – Luxury – avec un nouveau projet de disque en tête, un projet top secret. "J’ai pas mal d’idées en tête. Je vais contacter d’autres artistes, mais pour le moment je ne peux rien dire." Pour le moment, le style de vie de Tomoyuki Tanaka lui permet de cultiver sa maladie. Une maladie incurable: celle de collectionneur de vinyles. Bienheureux seront les disquaires qui feront partie de son itinéraire lorsqu’il viendra à Québec, car c’est un claqueur de première. "Mes tournées me servent à élargir ma collection. Je fais systématiquement le tour de plusieurs magasins lorsque je suis à l’étranger. C’est comme ça que je trouve des inédits." Combien de disques peut-il ajouter à sa collection lors de ses rapines? "Ça dépend de mon inspiration, et du choix! Mais ça peut être entre 100 et 200 disques chaque fois."
D’ailleurs, le D.J. tient à préciser qu’il a particulièrement hâte de venir au Québec. "Je suis venu deux fois à Montréal et j’ai vu un peu les environs. Lorsque l’on me demande quel endroit je préfère lorsque je suis à l’étranger, je dis toujours le Québec, et je ne dis pas cela parce que tu viens de là!" Que croire en effet de quelqu’un qui prétend fumer le cigare et fait carrière dans le factice et l’éphémère? "C’est vrai! clame-t-il. Ma musique est plutôt relax et joyeuse, mais à Tokyo la vie est stressée et rapide, c’est comme une contradiction. Quand je viens ici, je retrouve la joie de vivre qu’il y a dans ma musique." Au moins, les masques tombent: Tanaka est un charmeur. Bourlinguant de par le vaste monde avec ses bonbons musicaux, aussi sucrés que rapides à créer la dépendance, le D.J. joue de la séduction aussi bien que de ses tables. Quand on fait de la musique, ça ne peut pas nuire.
Le 7 juillet
Au D’Auteuil
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Le "son" Shibuya
Shibuya, c’est gros. Gros comme peut l’être le quartier branché d’une mégalopole de 20 millions d’habitants. Même s’il n’en est qu’un citoyen adoptif, Tomoyuki Tanaka n’est pas moins catégorique. "Il n’y a rien comme Shibuya. Shibuya, ça ne s’explique pas vraiment, ça se vit." Il rit d’ailleurs quand on tente de comparer ce district à quoi que ce soit d’autre sur la planète. Même New York ne passe pas la rampe, selon le D.J. "Manhattan, c’est la campagne à côté de Shibuya!" Aux confins de plusieurs influences, tant musicales, sociales, qu’esthétiques et même culinaires, Shibuya a donc développé une forte personnalité, qui s’est traduite en une musique aussi séduisante qu’étrangement décalée, une musique qui fait "tilt"! "Le "son" Shibuya est une étiquette qui a été trouvée par la presse parce que plusieurs musiciens qui faisaient un peu la même musique habitaient l’endroit. Même si je trouve les étiquettes réductrices, il faut admettre qu’elles servent un peu à situer, ce qui n’est pas mal." Comme dégaine, le "son" Shibuya ressemble un peu à ce que feraient Enio Morricone et Dee-Lite s’ils se rencontraient. Parti de ce quartier au début des années 1990, le style a beaucoup voyagé, porté par des groupes locaux, comme Pizzicato 5, et des émules répartis aux quatre coins du monde, parmi lesquels on retrouve les Néerlandais Arling & Cameron, des amis de Tanaka. "C’est sûr que l’esthétique 1960-1970 est très présente dans cette musique, mais je ne crois pas qu’elle ne tient qu’à ça. Le kitsch va évoluer, il va changer. On ne peut pas écrire toujours les mêmes choses, parce que par définition, c’est un style qui parodie, qui fait un pastiche."