Ben Harper : Spirituellement vôtre
Musique

Ben Harper : Spirituellement vôtre

Revisitant, comme à chaque album, de nombreux courants musicaux découlant de ses racines noires, BEN HARPER pousse encore plus loin sur Diamonds on the Inside. Captivant spectacle à l’horizon.

"J’ai une photo de Jésus dans ma poche. Dans ses bras, tant de prières reposent. Nous avons une photo de Jésus et avec lui, nous serons bénis pour l’éternité."

Si, à l’instar de plusieurs de ses prédécesseurs, Ben Harper refuse le titre de rock star, nous serions maintenant tentés de lui accoler l’étiquette de preacher folk des temps modernes. Du moins, c’est ce que laissent penser plusieurs refrains à saveur biblique comme celui de la pièce Picture of Jesus, tirée de son plus récent disque, Diamonds on the Inside.

Une fois de plus, le Californien s’objecte. "Je n’ai rien à voir avec ce genre de prêtres. Ces gens ont besoin d’un piédestal dont je n’ai pas envie, je ne suis qu’un musicien. Être un preacher suppose que l’on parle à quelqu’un, alors que je préfère parler avec quelqu’un. Je privilégie la discussion au sermon. Mes compositions sont, en fait, des conversations avec moi-même."

Pourtant, cet homme qui arrive littéralement à soulever les foules – il a vendu deux Métropolis en quelques heures – ne peut nier son penchant plus spirituel qui règne sur l’album. Dès les premières notes où, sur With My Own Two Hands, il prétend que nos deux mains peuvent amener la paix sur terre jusqu’aux dernières où, sur She’s Only Happy in the Sun, il affirme que le soleil peut nous permettre d’échapper à la souffrance, Harper brille par sa foi invétérée dans les forces du bien. "Je peux être optimiste, pessimiste ou ambivalent, tout dépend du moment et des émotions qui m’habitent au moment d’écrire la pièce." Il enchaîne avec un constat à la fois ironique et révélateur des valeurs matérielles qui prévalent en ce 21e siècle. "Aujourd’hui, personne ne devrait s’affirmer en tant qu’homme spirituel. Tu cours le risque de passer pour un idiot! C’est un piège! Quoique dans certains cas, on a vraiment affaire à de vieux freaks! Je suis seulement à la recherche d’une ligne directrice divine qui pourrait guider ma vie. Je veux représenter, dans mes gestes et mes propos, le monde dans lequel je souhaiterais vivre. La culture moderne manque de voix spirituelles sincères mais, d’un autre côté, chaque jour m’amène à croiser des gens aux idéologies éclairantes et inspirantes. On peut facilement blâmer la télévision, mais hey! elle ne s’ouvre pas toute seule."

Vie de famille
À 33 ans, on se demande si l’Américain ne revient pas transformé de l’année sabbatique qui précéda la sortie de son cinquième album studio. Une année qu’il passa en famille avec ses enfants. "Être parent, c’est comme être en connexion directe avec Dieu. Sans vouloir leur imposer ma vision, je veux amener mes enfants à se forger leur propre système de valeurs. C’est sûr qu’un jour, j’aurai à m’asseoir avec eux pour discuter spiritualité. J’espère que je serai bien préparé, même si je suis persuadé que ce jour-là, ils m’en apprendront également. En attendant, je préfère qu’ils écoutent Édith Piaf."

C’est que Ben Harper vit littéralement un coup de foudre pour la chanteuse française depuis qu’il l’a découverte lors de sa première tournée mondiale, en 1993. De passage dans l’Hexagone, il comprit ce jour-là à quel point la musique pouvait être universelle. "Je me suis longtemps demandé comment les gens recevaient ma musique dans des pays où l’on ne parle pas anglais. Je sais que c’est le cas pour certains fans montréalais qui ne parlent pas la même langue que moi. J’ai tout compris dès que je suis entré en contact avec l’oeuvre d’Édith. Les rôles étaient alors inversés. J’étais renversé par des pièces alors que je ne comprenais pas un traître mot. La musique est donc bien plus forte qu’on peut le penser."

Terre natale
Une musique forte s’exprime évidemment par son pouvoir de communication, qui reste toujours proportionnel au degré d’âme investie, sans doute la force ultime de Ben Harper. Tout comme ses prédécesseurs, Diamonds on the Inside représente ni plus ni moins qu’un collage jamais vraiment débridé de ce qui nourrit le côté créatif de son géniteur. Du reggae au rock, en passant par le blues, le folk ou même le funk, celui qui éclata au grand jour avec des albums comme Fight For Your Mind et The Will To Live s’est souvent livré à des courants développés par ses ancêtres noirs, lui qui possède du sang africain, mais également indien et européen.

Pourtant, nous l’avions rarement vu explorer de manière si marquée ce qui, d’entrée de jeu, semble être à la racine de ces nombreux courants: la musique africaine. Blessed To Be a Witness est truffée de percussions et de sonorités africaines, alors que Picture of Jesus est exclusivement interprétée à base de chants traditionnels propres au continent. Harper s’est même entouré du Ladysmith Black Mambazo, célèbre groupe vocal originaire de Zulu qui a déjà collaboré avec Paul Simon. "Je ne me suis pas levé un matin en me disant: "O.K., retournons aux sources." Mon but était, encore une fois, de donner de nouvelles couleurs à mes chansons. J’ai toujours voulu travailler avec Ladysmith, et voilà le résultat. Si, par ce geste, je m’approche encore plus de mes racines, alors que Dieu bénisse cette rencontre, mais ce n’était pas mon but premier. Je me dis plutôt qu’une simple idée de réalisation m’a permis d’aller au plus profond de mes racines, directement à la terre mère, le plus loin que je pouvais aller."

La rencontre entre Ben Harper et Shabalala, principal fondateur du groupe, fut d’ailleurs très fraternelle, sans pour autant manquer d’humour. "Il est arrivé et m’a dit: "Ô mon frère, viens à la maison, viens vers l’Afrique!" Je lui ai répondu en riant: "Merde, mon gars, ma maison à moi, c’est Hollywood!!!""

Les 2 et 3 juillet à 21 h
Au Métropolis

Voir calendrier Folk/Country/Blues

Encadré

Le paysage musical de Ben Harper
Propos recueillis par Olivier Robillard Laveaux

Reggae
"J’ai entendu Peter Tosh pour la première fois alors que j’assistais à un concert de Bob Marley. C’était en 1979, j’avais neuf ans à l’époque. Ils se retrouvaient sur scène ensemble pour la première fois depuis que Tosh avait quitté les Wailers, au début des années 70. Marley a entamé le rappel avec Get Up Stand Up et puis bang! Peter Tosh est venu le rejoindre. Je ne pouvais avoir mieux comme premier contact, je l’avais directement sous les yeux."

Ben Harper participera à un album-hommage au défunt Jamaïcain Peter Tosh. Il reprendra I Am That I Am, et la sortie du compact est prévue pour la fin de l’année.

Blues/Folk/Gospel
"L’album Dark Was the Night de Blind Willie Johnson m’a complètement renversé, c’est ce qui m’a motivé à tenir une guitare entre mes mains. Même chose pour Mississippi John Hurt. Par contre, la ligne entre le blues, le folk et le gospel est très mince. Tu peux prendre une pièce folk et la teinter de blues. Tu peux prendre un air blues et le chanter à la gospel. Ces styles de musique ont servi de trame sonore à mon enfance. Nous écoutions de vieux albums sur le tourne-disque familial. Ma mère a toujours joué de la guitare et elle me chantait des airs blues, folk et gospel. Elle aimait Sam Cooke et les Soul Stirrers, et des groupes comme Sweet Honey in the Rock. Ma mère représente une immense source d’inspiration pour moi puisqu’elle fut la première chanteuse que j’ai entendue. Elle m’initia également au funk: Marvin Gaye et Stevie Wonder."

Signe de son importance, Harper prévoit enregistrer prochainement un album folk avec sa mère.

Jazz
"Au cours des derniers mois, lorsqu’on me parle de jazz, je ne peux que penser à Nina Simone. Elle se battait pour les droits des Noirs, mais elle pouvait également se permettre d’interpréter des pièces de Bob Dylan et des Beatles. Elle faisait n’importe quoi avec un piano, je n’ai jamais rien vu de tel. Une femme formidable, une grande activiste qui a même dû s’expatrier en France pour continuer de bien vivre."

Rap
"On ne m’associe pas vraiment au mouvement, mais le rap fut la première musique à laquelle j’ai pu développer un sentiment d’appartenance. Public Enemy, Whodini, Ready for the World, Timex Social Club, LL Cool J à l’époque de Radio, Run DMC: tous ces groupes représentent mon adolescence. C’est ce que j’écoutais à l’école secondaire."