

Jean Leloup : Cadavre exquis
Fatigué de jouer les stars, trahi par sa propre dépendance au vedettariat, JEAN LELOUP a choisi d’y renoncer. C’est du moins ce qu’il prétend, annonçant du coup qu’il donnera cet automne ses derniers spectacles avant de mettre à mort son personnage pour se tourner vers une autre carrière. Noir destin qui est le sien? Pas exactement, non.
David Desjardins
Jean Leloup
est à l’article de la mort.
Pourtant lumineux, son corps vibrant sous l’effet de cette hyperactivité neuronale qui le caractérise, pas un signe ne trahit sa pénible agonie. D’ailleurs, lorsqu’il annonce son imminent décès, on ne le croit qu’à moitié. Son premier album s’intitulait quand même Menteur…
"Je lâche. Jean Leloup, je le tue, prétend-il. J’avais créé ce personnage il y a 15 ans et maintenant, je vais le tuer. Pour l’instant, je suis encore en train de décider comment je vais mourir. Un accident d’auto dans lequel le coeur me sortirait de la poitrine pour aller s’écraser dans le pare-brise? En tombant sur la scène où je m’empalerais sur un pied de micro, avec des jets de sang comme dans un film de ninjas? Je ne sais pas encore, mais j’aimerais bien aussi un bon cancer où je meurs entouré de mes proches, donnant mes dernières recommandations. J’aime la mort lente comme ça, comme Socrate, tu sais? Mais peu importe comment, Jean Leloup va mourir, promis.
"J’étais supposé faire plein de festivals d’été et devenir très riche, poursuit-il, puis je me suis dit que non, ça ne me tente plus. Chu tanné. Être rock star, ça ne me dit plus rien… Je veux que Jean Leloup soit comme une oeuvre d’art, un Picasso. Et pour être crédible comme oeuvre d’art, il faut qu’il meure."
Chronique d’une mort annoncée
Il faut bien mal connaître Leloup pour être surpris par sa fatale décision. Rare artiste à faire l’unanimité au Québec, il avait pris l’habitude de laisser son vaste public en plan, se fondant dans l’ombre pour mieux reparaître ensuite, apparemment ragaillardi. Il l’avait fait entre Menteur et L’amour est sans pitié, puis on croyait bien l’avoir perdu pour de bon avant qu’il ne revienne avec le génial Le Dôme, rapidement suivi par le live Les Fourmis.
Enfin, il aura fallu attendre presque quatre ans et pratiquement perdre espoir pour recevoir ce qui s’avère aujourd’hui sa dernière offrande discographique, La Vallée des réputations.
Un dernier disque de tendres fables, un album de fuite vers l’avant qu’on aura placé sous le signe de la maturité, mais qui apparaît aujourd’hui comme le testament du fabuleux personnage, désormais quadragénaire, donnant des conseils plutôt que le mauvais exemple auquel il nous avait habitués.
"Fais attention, petite fleur, bonheur trop souvent ressemble au malheur, comme deux balles en plein coeur", professe-t-il en ce sens sur la pièce éponyme de cet ultime album.
Ainsi, Leloup avait, sans trop le savoir, entamé sa mort lente: "C’était un personnage magnifique, mais là, je pense qu’il commence à être plate… Je crois que j’ai écrit mes meilleures chansons de toute manière, avoue-t-il. Je suis allé au bout de la question. Dans la chanson à texte, je ne pense pas pouvoir faire mieux… Pour faire mieux que ça, ça me prendrait 20 ans. Faudrait que je reprenne des cours de musique, que j’écrive sans arrêt pendant au moins cinq ans… Là, je refais la même chose, les mêmes suites d’accords. Les Étoiles [La Ballade à Toronto], c’est la même chose que I Lost My Baby, tsé! Et après ce dernier show-là, avec le big band, je ne pourrai vraiment pas faire mieux sur scène non plus…"
Se souvenir des belles choses
Condamné, Jean Leloup profite de ses derniers instants et revient sur son lourd passé. L’échange, loin d’être empreint de nostalgie, verse plutôt dans la grotesque farce schizophrénique, le chanteur alternant entre la première et la troisième personne lorsqu’il évoque un Leloup qui, sous peu, redeviendra Leclerc. Sans sourciller, il passe de l’intime à la fantaisie, de l’austère témoignage à l’absconse pirouette. Heureusement habitué à de tels écarts de conduite, on le suit sans trop déployer d’efforts.
"J’avais tellement voyagé quand j’étais jeune que je pense que j’avais besoin qu’une collectivité me comprenne. J’avais envie d’être chum avec le monde, analyse-t-il. Et je pense que j’ai été compris. Mais j’étais devenu une sorte de personnage de roman… Au début, ça peut être drôle de jouer ce rôle-là, mais ça devient ridicule à la longue. On s’invente un gars qui n’a peur de rien, qui dit plein de niaiseries, c’est comique, mais on s’en lasse."
Et Jean Leloup, avant de trépasser, souhaite-t-il exprimer certains regrets? "Oui, pendant plusieurs années, il s’est pris trop au sérieux. À part ça, je pense que j’aurais eu beaucoup de regrets si j’avais pas lâché. Surtout celui de ne pas avoir fait autre chose. Mais en décidant de mourir, j’ai compris que j’allais finir l’oeuvre et que j’allais ailleurs. Donc ça va. Je vais mourir, je vais le filmer, les gens vont pouvoir voir ma mort, je vous la donne, c’est fini, répète-t-il, comme pour se convaincre que sa décision est irrévocable. Après, si je fais d’autres chansons, ce ne sera plus Jean Leloup, mais Jean Leclerc. […] Des fois, Jean Leloup pourrait reparaître, comme Elvis, mais pas avant plusieurs années", rigole-t-il ensuite en faisant bifurquer son regard vers son attachée de presse qui s’étouffe dans son sandwich, complètement hilare.
Partir dans un big band
Plutôt que de filer à l’anglaise, comme il en avait pris l’habitude, Leloup tire cette fois sa révérence avec majesté. À croire qu’il fera inscrire "concert-suicide" sur la marquise du Capitole où il entreprendra dans quelques jours son chant du cygne: un spectacle qu’il promet grandiose.
"C’est comme quand tu dis: "Ça y est, je baise pour la dernière fois." Tu y vas à fond, propose-t-il comme lubrique analogie. C’est la même chose pour mes spectacles. Après, c’est fini, je changerai pas d’idée, j’te jure. C’est comme pour la cigarette. Je fumais deux paquets par jour, j’ai décidé d’arrêter, ça a été fini. L’alcool, pareil. Ça me tente plus. Le vedettariat, je suis allé vraiment loin là-dedans; là, c’est assez.
"Pour finir ça en beauté, j’ai monté un super show, c’est mon best of, mes meilleures tounes, celles que le monde aime aussi, et mon band est vraiment hot, promet-il. J’ai toujours voulu jouer avec des musiciens africains, je le fais. J’ai toujours voulu jouer avec un big band, parce que j’adore les cuivres, et je le fais. Et puis je fais pas une cenne avec ce show-là, c’est une sorte de cadeau."
Du 28 novembre
Au Centre national des Arts
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