Ben Harper, tout comme sa musique, semble posséder un versant doux et un autre plus rugueux. Dans la joie ou la colère toutefois, seul le fond de son âme a droit de parole.

On n’oubliera jamais ce concert de Ben Harper devant le parlement, au Festival d’été 1997. Le temps était pluvieux et certains amis mélomanes s’étaient désistés. Qu’est-ce qu’on peut les narguer encore aujourd’hui! Car rarement depuis a-t-on assisté à une communion aussi vive entre des musiciens et leur public, et jamais n’avons-nous eu la chance d’observer une telle qualité d’écoute de la part d’un auditoire. Lorsque la rage se manifestait à pleine distorsion, le mur de son paraissait empêcher la pluie de gagner le sol, la laissant comme en suspension. À l’inverse, dans les moments d’extrême délicatesse, les gouttes semblaient s’incliner devant autant de douceur et remettre à plus tard leur triste destin.

Lors de cette divine soirée, on se demandait où Harper puisait tout ce calme et cette béatitude, ayant l’air en transe devant tous ces gens eux-mêmes hypnotisés. La musique devait rendre zen. Depuis bientôt 10 ans, on souhaite lui poser la question. Jamais alors n’aurait-on imaginé que la chance se présenterait un jour. "Je ne suis pas si spirituel, zen et centré que ça, pour être honnête, nous glisse-t-il sur un ton confidentiel. J’ai mes moments, mais j’ai aussi des périodes où je suis bien loin de tout ça. J’essaie de faire pencher la balance en ma faveur, en maintenant le contrôle de mon corps, de mon esprit et de mes actions…"

Le timbre est chaleureux, le débit posé; il nous donne allègrement du man et du my friend. Quel chic type. Il nous cause en mode ballade acoustique. Car, comme il se plaît à le dire: "Je ne joue pas de la guitare; je joue des émotions…"

Par contre, lorsqu’on daigne l’interroger sur des questions d’ordre social ou politique, comme par exemple ses sentiments face à l’administration Bush, le ton se corse. "Tu sais, je ne ressens absolument rien à leur égard car ils ne sont pas mon gouvernement." Là, il ne rigole plus du tout. Quelques gros mots fusent, secs, et le volume croît, comme s’il avait branché sa Weissenborn dans un virulent quadrafuzz.

"Ces gens ne me représentent pas, ils ne représentent personne que je connais et ils n’ont aucune espèce d’utilité dans ma vie!" Reprenant son souffle et retrouvant sa sérénité, il partage ensuite son appréciation de la musique en tant qu’arme pour contrer la bêtise. Ou du moins, sa propension à lui tenir tête. "Un aspect positif de la musique et des chansons, c’est qu’elles peuvent te sortir de tout ça, te rappeler que non seulement tu as une voix, mais qu’il y a une voix alternative à celle dont on te nourrit de force…"

Ces deux volets de son caractère et de sa musique n’auront jamais été si bien exprimés que sur Both Sides of the Gun, album double paru au printemps dernier, avec un premier tome consacré aux douceurs et un second dédié aux pièces avec mordant. Dans les deux cas, la conception a été fortement influencée par les leçons de courage acquises auprès des Blind Boys of Alabama, avec qui il a enregistré son disque précédent, There Will Be a Light. "Ils m’ont beaucoup inspiré car ils emploient une approche complètement dénuée de peur; ils sont directs et les sons qu’ils obtiennent sont très immédiats et braves. Alors j’ai été en mesure d’intégrer à mon travail tout ce que je les avais vus faire et ce qu’ils m’ont offert comme expérience d’apprentissage", relate-t-il, ajoutant que l’urgence de créer est loin de s’essouffler avec le temps et l’accumulation des albums. "Pas une journée ne se passe sans qu’un stylo ne rencontre du papier; les chansons se baladent continuellement dans ma tête. Ma vie est très lyrique et mélodique; c’est comme ça que je vois le monde…"

Ce monde nouveau où l’information circule à souhait et où la technologie prend le dessus n’effraie point l’artiste. Pas plus que l’échange de fichiers musicaux. "Je me sens très bien avec ça, confie-t-il sans hésiter. J’apprécie que les gens achètent ma musique parce que ça aide à soutenir ma machine. Mais si tu ne peux pas te l’offrir, je suis bien heureux que tu puisses tout de même l’entendre. Parce que j’ai été jeune et fauché moi aussi, et je sais que ce n’est pas agréable…" N’y voyez-vous pas un vol? "Tu sais, à l’ère technologique, celui qui tentera d’affronter la technologie risque fort d’être déçu; c’est une bataille perdue. Je souhaite, bien sûr, que les gens achètent ma musique, mais s’ils ne peuvent pas payer, est-ce que ça me dérange qu’ils l’aient? Non. Car les gens continuent d’acheter des disques quand même; je n’en ai jamais vendu autant de toute ma vie!"

Le dimanche 3 septembre
Au parc Jean-Drapeau


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