Bâbord et tribord

19 juin 2012 23h09 · Pierre-Yves McSween

Ah, prendre le large, lever les voiles et pour un instant, retourner à la nature, à ce qui est vrai : se sentir libre le temps de quelques heures. Petit problème, ma voile se déchire, mon moteur est à sec : c’est la débandade.

Au milieu du Lac Saint-François, je croise un grand bateau à rames. Celui-ci compte 124 rameurs et un capitaine. Pour l’instant, le bateau est stationnaire, ou plutôt à la dérive.

Le capitaine m’aborde :

- Être capitaine d’un bateau, ce n’est pas un concours de popularité, c’est le moins qu’on puisse dire, surtout quand le bateau vit une période de turbulence [...]

Ce discours me paraît dans un premier temps un peu corporatiste, mais je l’écoute continuer.

- Vous savez, il faut avoir le courage de ses convictions, et j’ai fait le choix de la responsabilité. Je dois agir pour l’intérêt de l’équipage et pour les rameurs à venir […]

Une fois la cassette d’une minute terminée, il me pose alors une question surprenante :

- Vous êtes gaucher ou droitier?

- Quelle importante cela peut-il avoir?

- La moitié de l’équipage est composé de rameurs gauchers, et l’autre, de rameurs droitiers.

- Je suis ambidextre.

- Voilà qui est surprenant, j’ai l’habitude de catégoriser les rameurs par leur façon de ramer, mais voilà que vous êtes inclassable. Laissez-moi vous expliquer les règles du bateau. Tout d’abord, les rameurs gauchers rament du côté gauche et les rameurs droitiers rament du côté droit. Certains rameurs sont dotés d’une meilleure génétique et d’un meilleur entrainement, comme ils sont plus utiles à l’équipage, on leur donne quelques avantages comme des repos pendant que les autres rameurs continuent de ramer.

- N’est-ce pas un peu injuste?

- Pas du tout, ceux qui apportent davantage à l’équipage doivent être rémunérés pour ce qu’ils apportent. La règle est la suivante : chacun apporte son lunch de la journée. Évidemment, je ne sais pas pourquoi, mais en général, les rameurs droitiers ont de meilleurs repas que les rameurs gauchers. J’ai donc ordonné un partage communautaire de 48,22 % des lunchs les plus importants pour que l’équipage puisse bénéficier d’un lunch moyen.

- Cela ne cause-t-il pas un problème?

- Effectivement, les membres de l’équipage ont commencé à apporter des lunchs de plus en plus restreints. Collectivement, mon équipage n’a plus les ressources alimentaires pour continuer la route avec l’enthousiasme d’autrefois. Certains, évidemment, ont des réserves cachées dans leurs vêtements, mais depuis l’instauration de ma règle, plus personne ne veut déclarer ses lunchs.

- Et pourquoi ne pas éliminer la règle du 48,22 % de partage?

- Parce que nous sommes un équipage, comme capitaine, j’ai la responsabilité de veiller à ce que chacun mange à sa faim.

- Pourquoi ne pas simplement demander à tous d’apporter un lunch plus important?

- J’ai eu une meilleure idée, ceux qui apportent les lunchs les plus importants, profitent de congés. Certains rameurs ne fournissent presque plus d’efforts, car leurs provisions passées leur permettent d’être exemptés de ramer. Évidemment, les autres rameurs doivent fournir plus d’effort, même s’ils ont moins de ressources, mais en fin de compte, le bateau avance tranquillement, mais sûrement. Par contre, mes rameurs droitiers ont plus de ressources et mes rameurs gauchers manquent de vigueur. Je préférerais n’avoir que des rameurs droitiers.

- Mais alors, vous allez tourner en rond !

- Je n’avais jamais réfléchi à l’idée, affirme alors le capitaine. De toute façon, nous aurions le même problème si tous mes rameurs étaient gauchers.

- Exactement, en tant que capitaine responsable, ne devez-vous pas vous assurer que le bateau se dirige dans la bonne direction?

- Ma responsabilité est que le bateau avance, lorsqu’il avance, personne ne remet en doute mon hégémonie.

- Ne croyez-vous pas que le bateau devrait parfois virer à bâbord et parfois à tribord pour éviter les obstacles et les dérives excessives?

- Cela voudrait dire imposer aux rameurs droitiers et gauchers de ramer parfois d’un côté qui ne leur est pas naturel. De plus, cela pourrait remettre en doute leur façon de percevoir leur rôle. Les rameurs ambidextres comme vous sont dérangeants, ils transforment une réalité claire en zone grise, cela crée de la confusion.

- Pour que le bateau vogue au milieu du Fleuve Saint-Laurent, il faudra pourtant s’adapter en fonction de la force et de la direction du vent.

- Mais, que faites-vous de la performance et de la rémunération individuelle?

- Ne sommes-nous pas tous dans le même bateau?

Partagez cette page

Classé dans :  Divers, Humeur, Société

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

À lire aussi

+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 20 juin 2012 · 17h32 julie graton

    Vous avez omis de lui dire que son bateau prend l’eau…

  • 21 juin 2012 · 22h42 Mathieu Poirier

    Super billet que j’ai relu aujourd’hui de la même façon qu’on relit un vieux roman de Jules Verne.

    Par ailleurs, on dit qu’en cas de difficulté, le capitaine ne doit jamais quitter le bateau tant que celui-ci n’a pas coulé; mais que faire si, d’une manière ou d’une autre, c’est la présence même de ce dernier qui fait en sorte que le bateau est à la dérive?

  • 22 juin 2012 · 06h32 Claude Perrier

    Bonjour Monsieur McSween.

    Depuis deux jours, je planche – en rigolant – sur un commentaire à votre «souquage»… mais les divers éléments qui se bousculent entre eux pour en faire partie tendent (ensemble) vers un tarabiscotage tel que, même moi, je n’ai encore jamais rien écrit ni présenté qui s’approche de pareil casse-tête!

    Or, inutile de soumettre ce qui ne serait que «du trop long incompréhensible», n’est-ce pas?

    Cela étant, le problème demeure pourtant entier: tous les éléments jusqu’à présent considérés pour un rôle (vedette ou de simple figuration) dans un éventuel commentaire de ma part, eh bien tous ces éléments sont parfaitement justifiés de ne pas vouloir céder leur place…

    Il va falloir du doigté, du tact, et une certaine patience pour arriver à trancher parmi tout ça.

    Si j’y parviens, je vous enverrai alors je-ne-sais-trop-quoi-encore!

    Bonne journée, Monsieur McSween.

  • 22 juin 2012 · 08h28 Ian

    oh mon capitaine mon capitaine…

    Ce qui me fascine c’est que le capitaine et le blogueur semble préocupé que le bateau avance ( droit devant mon capitaine…) … mais la destination c’est aussi important.

    Voici une autre metaphore…

    Dans le fond on peut bien avoir des rameurs gaucher et droitier mais s’ils ne rament pas dans le meme sens vous aller tourner en rond anyway…

    Que fait-on aussi si les rameurs gaucher et droitier n’ont pas la meme destination ?

    Remarque : Je sais que vous dites ne pas savoir pourquoi mais pas évident au depart pour moi que les rameurs droitier amenent un plus gros lunch…

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Pierre-Yves McSween
    Professeur | Chroniqueur | Consultant | Conférencier | MBA, CPA, CA On discute d'économie, de finances personnelles, de littératie financière et de politique dans un climat de répartie.

S’abonner au blogue

@pymcsween

+ @pymcsween →

Catégories

Favoris