Sous-traiter l’élevage de ses enfants

12 octobre 2012 10h14 · Pierre-Yves McSween

L’horloge numérique indique 5h50. Comme à l’habitude le train démarre : douche, habillement, saute le déjeuner, fait manger mon fils, brosse les dents, regarde 30 secondes d’une émission publicitaire animée par Gino en attachant mes souliers, regarde mon agenda pour la journée, saute dans la voiture avec Édouard au lever du soleil. Il est 6 h 57, déjà sur la route. Tout juste 7 h et je donne mon enfant en sous-traitance. 

-          Ce n’est pas l’habitude de voir Édouard si tôt à la garderie, me lance la sympathique technicienne en éducation à l’enfance.

-          Je sais, c’est une situation hors de l’ordinaire, ma conjointe est débordée au bureau et je dois être en classe à 8 h.

-          Ne vous en faites pas, il y en a certains que c’est quotidien.

-          Toutefois, je vais venir le chercher plus tôt ce soir, promis.

Imaginez le scénario s’il fallait en plus que je subisse le stress de la congestion automobile de la couronne de Montréal : un enfer.

Plus jeune, je travaillais à un rythme infernal que je ne pourrais plus supporter mentalement aujourd’hui. Chez Goodyear l’été, je cumulais les heures supplémentaires le plus possible en travaillant la nuit pour payer mes études. Je me souviens l’air hébété du responsable de l’approbation de ma feuille de temps :

-          88 heures cette semaine ! Ouin le jeune, on couche pratiquement à l’usine !

Quand on fait deux quarts de travail en ligne, on fait le tour du cadran. C’est surréaliste.

Pendant mes études collégiales, je travaillais chez McDonald’s. Je disais rarement non pour travailler, j’ai négligé mes études d’ailleurs, et ma vie. Période précaire, je me souviens d’une nuit en particulier. Il était 2 h du matin, j’étais couché dans mon lit en train d’écrire ma dissertation de littérature à remettre pour le lendemain. Ma mère était entrée dans la chambre. Elle ne savait que dire en fait. Comment en vouloir à son enfant qui travaille sur ses travaux scolaires durant la nuit?

Lorsque je travaillais chez Ernst & Young, une firme d’audit mondiale, il n’était pas rare de faire du 7 h à 10h00 quotidiennement durant la « busy season » comme disait l’autre. Période de ma vie où entrer à la maison pour souper était un nirvana, où ne pas travailler les fins de semaine était occasionnel et où le gars sortait du bureau, mais le bureau ne sortait pas du gars. Je lève mon chapeau à ceux qui peuvent y trouver un sens, personnellement, j’avais une urgence de vivre. Le jour de ma démission, une associée me demande pourquoi je quittais le bureau. Ma réponse fut bien simple : « Si je reste, c’est pour les autres, pour le regard des autres. Personnellement, je n’y trouve aucun sens. »

Depuis ce temps, je n’ai jamais ralenti, toujours mille projets de front, ma vie est un feu roulant.

À trente ans, j’étais amer. Une amertume envers moi-même. Toujours travailler plus fort pour avoir un meilleur futur, jusqu’à ce que je réalise que le futur du passé était rendu le présent. La plus belle décennie de ma vie était passée trop vite, sans je n’y goûte. J’avais toujours fait ce qu’il fallait faire, sans jamais écouter mon cœur, toujours laisser la tête dominer.

Depuis ce temps, je consacre principalement ma carrière à l’enseignement. Probablement une des meilleures décisions de ma vie. La paye en prend un méchant coup. Pas toujours facile d’assumer, mais le bonheur de profiter un peu de la vie est revenu.

Puis vient Édouard, mon fils. Qui me fait réaliser à quel point je ne vivais plus pour moi, ni pour lui d’ailleurs.  

Pourquoi ce long préambule? Parce que je me questionne sur notre mode de vie. On travaille pour avoir plus de temps, ce qu’on avait avant de commencer à travailler. Nous sommes dans une espèce de spirale : travailler plus, pour avoir plus, pour travailler plus et continuer d’avoir plus. Puis viens un temps où l’on calcule la valeur d’une journée de congé en se disant qu’on perd de l’argent (malade n’est-ce pas?).

Puis, on perd le sens des proportions. On s’insurge contre la hausse du coût d’une garderie à 7 $ par jour, mais on paye sans broncher 14 $ par jour pour garer son véhicule à l’université ou au Centre-Ville. On paye 7 $ par jour pour éduquer, nourrir, amuser, divertir, émouvoir, torcher nos enfants à raison de 50 heures par semaine. On en vient à trouver cela normal.

Avoir un enfant, ça change une vie. C’est cliché, mais il y a une raison.

Mon fils n’aura qu’une enfance, qu’une adolescence et qu’une période de développement. La question demeure :

-Serais-je oui ou non présent pour lui?

Être parent, c’est une grande responsabilité. Probablement la plus grande de l’existence d’un être humain moyen.

Au-delà de la responsabilité, il y a le temps. Que le temps. Vais-je accorder du temps? Vais-je prendre le temps? Vais-je être assez présent pour lui?

En attendant, je suis un pion d’un système où la sous-traitance de l’élevage d’un enfant fait partie de la normalité. Alors, je fais comme tout le monde, mon fils est traité comme un intrant d’un processus matinal quotidien. À quand le service au volant dans les CPE?

Comme disait Michel Fugain « même en volant, je n’aurai pas le temps, pas le temps. »

 

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Classé dans :  Divers, Humeur, Société

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 12 octobre 2012 · 10h52 Francois B

    Tu vieillies PY, tu vieillis… C’est le début de la sagesse.

    Maintenant il ne te reste plus qu’à aller faire un tour au salon funéraire pour un ami ou un proche parti trop vite. Surtout s’il est encore jeune. TOUT le monde sort en se disant qu’il faut changer quelque chose. Guess what ? Rien.

    Alors profites-bien de ces instants de bonheur de voir ton gars grandir. Les 3 miens sont dans leur phase de « j’ai besoin de rien…de toi » sauf un peu d’argent un toit et un souper dans le frigidaire.

    Mais ça reviendra, car les bases elles sont là. Et ce sont ces bases que tu dois ABSOLUMENT consolider. Bonne route.

  • 13 octobre 2012 · 06h23 Claude Perrier

    L’illustration même de «perdre son temps à le gagner»…

    Sans oublier le «Time is Money», ce leitmotiv d’une pléthore de «stressés» adeptes du pas de course et des agendas bourrés de rendez-vous planifiés plusieurs jours ou semaines à l’avance, avec «commodes» sections pour noter les objectifs de performances mensuelles, trimestrielles et semestrielles.

    Et, bien sûr, tout l’espace requis pour procéder au bilan de fin d’année – entre une bouchée de dinde et une autre de tourtière – afin de faire le point, et de la sorte mieux fixer les cibles de rendement à atteindre au cours de la prochaine «Bonne année et le Paradis à la fin de vos jours», hein?

    Vivre dans un agenda n’a jamais fait partie de mon modus operandi, en ce qui me concerne personnellement, Monsieur McSween. Pas le temps.

    Évidemment, il faudra toujours un minimum d’organisation. En mettant toutefois l’accent sur «minimum», à mon avis… Sinon, à quoi bon cela servirait-il vraiment d’être de passage ici? Pour arriver au terminus en avance sur l’horaire normal, et avoir comme épitaphe un émouvant et élogieux «RIP Ô HOMME D’ACTION!»?

    Non merci. Pas pour moi.

    À l’instar du poète, je redis depuis toujours que «J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!»*

    Bonne journée et bonne vie, cher Monsieur McSween!

    *(Charles Baudelaire – Tiré du Spleen de Paris, petit poème en prose I, intitulé L’étranger)

  • 14 octobre 2012 · 21h34 BG

    Fuite vers l’avant, productivisme, performance… le seul fait d’y voir encore un non-sens vous en protège et, en en faisant l’objet de votre blogue, vous nous rappelez ce choix que nous avons d’encore le voir. C’est important.

  • 16 novembre 2012 · 07h46 Charles-Émile

    88 heures de travail par semaine? Rien là, les fermiers font plus que ça à longueur d’année, année après année… mais bravo pour l’effort!

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