On a souvent dit que Félix Leclerc aurait donné toutes ses chansons pour être reconnu comme un grand dramaturge. Malgré un succès populaire indéniable, son théâtre a plus souvent qu’à son tour été écorché par la critique et les hommes de lettres de son époque, peu sensibles aux allégories moralistes de notre chantre du pays. Le poète-troubadour en demeura à jamais meurtri. Il le confia publiquement.

Dix ans après sa mort, la compagnie du Théâtre Longue Vue décide de rendre hommage à Félix et à sa dramaturgie controversée en redonnant vie à L’Auberge des morts subites. Jouée plus de 300 fois à travers la province, en 1963 et 1964, cette comédie fantaisiste est reprise sur la scène du Gesù, là même où elle fut créée, il y a 35 ans.

Pour faire l’événement, le Théâtre Longue Vue mise sur une autre filiation avec la production d’origine: Mireille Deyglun – filleule de Félix Leclerc – reprend ici le rôle tenu par sa mère, Janine Sutto, lors de sa création. Malgré cette belle parenté, cette nouvelle mouture mise en scène par Danielle Fichaud déçoit par un traitement clownesque qui grossit les contours d’une fable déjà proche de la caricature. Les dimensions historiques et symboliques de cette allégorie sans prétention sont ainsi évincées au profit d’un cabotinage qui cherche surtout à faire rire.

L’intrigue de L’Auberge des morts subites offre pourtant quelques pistes qui auraient pu être explorées avantageusement. Quatre humains, morts subitement, s’y retrouvent entre ciel et terre, dans un lieu de transit où des anges ont pour mission de les «déshumaniser». Refusant leur mort, l’habitant, la comédienne, l’intellectuel et l’Anglais complotent alors avec Satan pour «humaniser» leurs hôtes célestes. Et tenter de les ramener sur Terre, royaume de tous les plaisirs…

Écrite alors que la Révolution tranquille en était à ses premiers balbutiements, cette histoire de mortels refusant de se spiritualiser témoignait d’un Québec qui commençait à se libérer d’une religiosité étouffante. Malgré un sous-texte peu approfondi, L’Auberge était donc en prise sur son époque, tout en effleurant quelques thématiques intemporelles: la crainte de l’inconnu s’y oppose à la perpétuelle attente d’un ailleurs meilleur et exprime une ambivalence bien humaine.

Dans sa mise en scène, Danielle Fichaud ne cherche manifestement pas à situer la pièce dans une perspective historique, visant plutôt à l’actualiser par des procédés plus ou moins subtils. Le fait de travestir Satan en rockeur des temps modernes ou de le faire danser sur une version jazzée du P’tit Bonheur, ne suffisent malheureusement pas à donner à la pièce un éclairage contemporain digne de ce nom.
Mais ce qui agace le plus dans cette production, c’est une direction d’acteurs qui amène les interprètes à souligner à l’excès ce qui est déjà explicite. Très souvent, les personnages archétypés de Félix se transforment en bouffons dérisoires à force d’exacerber leur côté facétieux.

A cet égard, Philippe Côté est carrément insupportable dans ses incarnations sataniques où chaque intonation, chaque mimique recherche l’effet facile. Robert Toupin joue gros et faux son intellectuel français dont il n’a ni l’esprit, ni l’accent. Mireille Deyglun s’en tire un peu mieux en insufflant, par moments, une émotion sincère à sa comédienne-chanteuse en mal d’amour, alors que Vincent Bilodeau nous offre la meilleure performance de la distribution. Avec un grand naturel, il rend irrésistible son personnage d’habitant politicailleur et gaillard.

Malgré ses limites sur le plan dramatique, la comédie de Félix Leclerc aurait pu devenir un moment théâtral touchant dans un spectacle qui aurait su mettre en valeur son humanité rustaude, sa philosophie candide et son humour sans façon. Malheureusement, en jouant à fond la carte du burlesque débridé, la production présentée au Gésù dérape dans le grotesque. Et devient un hommage qui ne passera pas à la postérité.

Jusqu’au 14 novembre
Au Gésù

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