C’est la deuxième fois que Brigitte Haentjens se mesure à La Nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès. Après James Hyndman, en 1998, elle y entraîne maintenant Sébastien Ricard, comédien chéri et fin manipulateur du verbe.

Elle rayonne, Brigitte Haentjens. Elle a été nommée il y a peu directrice artistique du Théâtre français du Centre national des Arts à Ottawa, couronnement d’une carrière rigoureuse qui ne s’essouffle pas et qui a particulièrement vibré ces dernières années. Dans presque tous ses projets récents, Sébastien Ricard est là, fidèle acolyte, parfaitement investi dans l’univers de sa metteure en scène favorite.

La directrice de la compagnie Sibyllines est de celles qui transforment la révolte en action ou, encore mieux, en poésie. C’est comme ça qu’elle interprète la parole de Koltès, d’ailleurs: une colère lumineuse. "Sa colère est magnifique, dit-elle. Il rejette très fort la société française, et je peux aisément le comprendre. Mais c’est une révolte lumineuse, parce qu’elle le pousse en avant. Le refus de cette société-là, du cadre français, c’est aussi ce qui a amené Koltès à voyager, à s’ouvrir à autre chose."

La Nuit juste avant les forêts est un texte visiblement écrit d’une seule coulée, presque sans ponctuation, dans lequel un homme, un Étranger, marche dans l’obscurité, sous la "pluie qui enlaidit", et s’adresse à un Autre indéterminé, une présence véritable ou imaginaire, on ne sait trop. Une parole d’une grande urgence, où se rencontrent et se répètent les mêmes motifs: la présence hostile des autres, ces cons de Français, mais aussi la recherche de l’autre, le désir de rencontre, et la quête d’un refuge contre le monde extérieur, d’un lieu d’exil.

"Mais sa révolte n’est pas bêtement militante, explique Ricard, ce n’est pas une révolte de slogans. C’est beaucoup plus fort que cela. Koltès fait coïncider en son personnage des tas de préoccupations, mais d’une manière totalement intégrée. À l’aliénation de l’ouvrier, il ajoute la précarité du travail et l’impossibilité de s’enraciner. Il imaginait déjà, en 1977, le monde globalisé qu’est devenu le nôtre."

"La quête d’amour est tout aussi fondamentale que la révolte, ajoute Haentjens, et se décline de manière plus intime. C’est une écriture tellement authentique. Il ne parle pas de la rue et des étrangers de façon abstraite ou surplombante, il est en plein dedans. C’est incarné, mais plus largement que ça, ça témoigne d’un engagement dans la vie, dans la société, dans la politique, un engagement intégré, qui se transmet de façon naturelle et poétique. Le regard politique n’est jamais superficiel."

C’est aussi une affaire de rythme, de souffle. Ricard dit que c’est une langue qui "groove". "C’est proche de la musique, sans aucun doute. En même temps, je ne veux pas en faire une espèce de pastiche de rap. La langue appelle un rythme, le discours n’est jamais fermé. Il y a des pauses, mais ce sont plutôt des suspensions. Le débit doit être rapide parce que la seule richesse de cet homme-là est cette parole, ce talent de conteur, et qu’il ne peut l’interrompre."

www.carrefourtheatre.qc.ca


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