Après une tournée mondiale de 10 ans, Les aveugles reviennent hanter les murs du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), 700 représentations plus tard. L’oeuvre créée par Denis Marleau a provoqué une révolution au pays de la dramaturgie en inventant une fantasmagorie technologique qui permet de représenter l’invisible. Ces étranges spectres, incarnés par Céline Bonnier et Paul Savoie, retrouvent le lieu d’origine de leur création.

L’idée précède souvent l’invention. À la fin du 19e siècle, Maurice Maeterlinck rêve d’un théâtre de l’âme qui évacuerait l’acteur pour le remplacer par une ombre qui aurait les "allures de la vie sans la vie", parce que "lorsque l’homme entre dans un poème, l’immense poème de sa présence éteint tout autour de lui". Plus d’un siècle plus tard, lors d’une résidence d’artiste au MAC, Denis Marleau et sa collaboratrice artistique Stéphanie Jasmin créent pour Les aveugles une fantasmagorie technologique qui répond parfaitement à cette utopie imaginée par le symbolisme: une installation théâtrale où les images filmées des acteurs sont projetées sur des masques, réanimant un être absent et donnant l’illusion de sa présence disparue. "Pour moi, ce n’est pas vraiment de la nouvelle technologie, explique Marleau. Ça part de l’art du masque qui existe depuis les Grecs et les premières manifestations tribales. Le fantôme a toujours été un grand défi posé au metteur en scène. C’est une solution qui s’ajoute à d’autres."

Après avoir amorcé une approche de la vidéo au service du personnage dans Les trois derniers jours de Fernando Pessoa (1997), Marleau pousse plus radicalement la technique avec ce texte de Maeterlinck qui appelle au renouvellement des formes de représentation. "Maeterlinck souhaitait désencombrer le théâtre de l’acteur, qui prenait beaucoup de place à l’époque, explique le metteur en scène. L’idée m’est venue, à la lecture de la pièce, d’évacuer les acteurs pour vrai." La technique sera récupérée pour Dors mon petit enfant de Jon Fosse et Comédie de Beckett qui forment avec Les aveugles une trilogie de fantasmagories technologiques, mais la pertinence de cette technique ne sera jamais aussi percutante que dans Les aveugles.

Le théâtre de la mort

Douze aveugles dialoguent entre eux, immobilisés, attendant un guide qui ne vient pas. Égarés dans une forêt étrange, ils perdent peu à peu le contact avec le monde des vivants pour rejoindre celui des morts. "La pièce est une grande parabole: les aveugles, c’est nous, manipulés par le destin, la vie et la mort", explique Paul Savoie qui incarne 6 des 12 personnages avec Céline Bonnier. "Ce ne sont plus des acteurs sur scène mais des âmes sans corps", ajoute l’actrice. "Les aveugles sont à l’écoute de leurs sensations et d’une angoisse intérieure, explique Stéphanie Jasmin. Maeterlinck cherchait à donner voix à ces spectres sur scène pour donner accès à l’intime de façon directe, sans la personnalité envahissante des acteurs."

L’équipe d’UBU y parvient en isolant les personnages filmés séparément, puis réunis par montage. Leur image projetée sur des masques moulés sur les visages des acteurs est le fruit d’un travail artisanal extrêmement précis et exigeant. "C’est un processus de création très archaïque, tout en subtilité, qui exige une relation sensible aux objets, poursuit Jasmin. Le spectacle joue sur la sensation et il faut calibrer l’environnement sonore et visuel selon chaque salle parce que les projections sont subjectives. Le technicien qui suivait le spectacle en tournée avait acquis cette habitude de retrouver chaque personnage à la main."

L’expérience est inédite, au carrefour du théâtre et des arts plastiques. Assis dans une boîte noire, les spectateurs sont immergés dans une ambiance sonore étrange et voient surgir devant eux les visages animés d’êtres qui ne voient rien et flottent littéralement dans l’espace. "C’est un vrai vertige, explique Bonnier, parce que ça touche à des émotions profondes et intimes: la solitude, la fin des choses, la mort et l’inconnu, ne pas voir ni comprendre ce qu’il y a autour de soi et ne pas pouvoir l’appréhender."

Bouleversement de tête et de coeur

Depuis sa création, Les aveugles a fait l’objet d’un nombre impressionnant de commentaires, d’études et de thèses universitaires. Sa forme hybride interroge la nature éphémère de l’acte théâtral qui est ici fixé dans une oeuvre finie, et l’absence des acteurs lors des représentations bouscule la dramaturgie. "C’est étrange de participer à un spectacle qui se promène sans nous. C’est une sorte de tableau qui voyage seul", affirme Bonnier. Pour Marleau, le danger d’exclure l’acteur n’existe pas. "C’est un théâtre qui a immensément besoin de l’acteur parce que l’absence travaille sur une qualité de présence extraordinaire, sur la voix, l’expression du regard, qui exige de la discipline et un abandon total. L’acteur doit faire croire qu’il est là sans y être." Paul Savoie compare Marleau à un peintre et les acteurs, à une partie de l’oeuvre. "Il fallait se laisser à la disponibilité totale du metteur en scène. On devenait une donnée parmi les autres. Il y a la lumière, les masques, tout ça est d’égale d’importance."

"La pièce nous oblige à poser le regard comme sur un tableau mouvant", croit Jasmin qui a souvent assisté au choc émotif des spectateurs lors de la tournée. "Il y avait parfois de longs silences après la représentation. Le public attendait que les acteurs apparaissent. Le spectateur est vraiment ramené à lui-même." L’expérience laisse au public tout l’espace pour investir de son propre imaginaire l’histoire de ces personnages qui deviennent des symboles universels. "Le noir fait qu’on peut projeter un tas de choses de nous-mêmes, précise Jasmin. En voyageant de culture en culture, le spectacle prenait d’ailleurs la couleur du lieu. À Avignon, les gens passaient par l’entrée d’une chapelle et la question de Dieu était très présente. À Varsovie, la mémoire de la guerre faisait résonner la pièce autrement. C’est un recueil sur soi, une espèce d’image-miroir."

Philosophique et poétique, l’oeuvre est d’abord une expérience sensorielle et intime avec nos propres fantômes qui, d’une fois à l’autre, résonnent différemment, même pour leur créateur. "J’ai beau avoir vu le spectacle 40-50 fois, j’ai toujours l’impression de l’entendre pour la première fois", avoue Marleau qui a réussi à faire d’un concept une oeuvre émotive. "Quand tous les masques se sont animés devant moi la première fois, je me suis mis à avoir des émotions. Je me suis alors dit qu’il fallait construire sur la sensation. Je devenais un metteur en scène absolu qui jouait sur l’interprétation dans l’infinitésimale d’un souffle, d’un enchaînement, ce qu’on ne peut pas faire sur un plateau avec des acteurs." Auréolée d’un succès mondial, la pièce Les aveugles revient pour les 30 ans du théâtre UBU, chargée des fantômes de partout qui font écho aux nôtres et ne sont jamais tout à fait les mêmes, parce que nous changeons.


Partagez cette page

+ SUR LE MÊME SUJET : , , ,

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel