Après le trépidant premier volet de L’histoire révélée du Canada français, 1608-1998, qui portait sur notre rapport au froid, le Nouveau Théâtre Expérimental s’intéresse cette fois aux cours d’eau, autre grande force élémentaire qui a façonné notre histoire. Alexis Martin et Daniel Brière reprennent le flambeau pour nous raconter la picaresque aventure de la Nouvelle-France jusqu’à nos jours, à travers Les chemins qui marchent.

L’image vient des Amérindiens qui désignaient les rivières et le fleuve par ce terme évocateur. Pour eux, les cours d’eau servaient de routes pour pénétrer dans le territoire, pour se déplacer. Les colons auront un rapport différent au voyage sur ces «chemins qui marchent», parce que contrairement aux Algonquins pour qui le déplacement n’empêche pas l’enracinement, les Canadiens français entretiennent un rapport complexe avec le territoire. «La rivière, c’est la communication, donc le rapport à l’autre, aux Amérindiens et aux Chinois aussi, parce qu’ils étaient obsédés par la Chine, explique Alexis Martin, qui a écrit le texte. Dans tous les récits que j’ai lus, j’ai trouvé cette ambivalence de notre peuple qui veut s’installer, mais ne veut pas en même temps. C’est un peuple presque semi-nomade comme les Amérindiens, alors que les Anglais qui colonisent la côte est creusent le sillon et poussent les Indiens dehors. Les Français sont beaucoup plus éparpillés.»

Selon Martin, les Canadiens français sont effectivement pris «entre deux eaux», déchirés par ce dilemme entre rester ou partir, cet appel du voyage et de l’exploration, et celui de s’installer pour fonder un pays. «C’est une des grandes tensions de la colonisation française, poursuit l’auteur. Les gars et les filles débarquent d’un pays stratifié et hiérarchique et rencontrent des Amérindiens nomades qui chassent et pêchent, qui sont très libres par rapport aux Européens. Ces colons deviennent des rebelles, des bandits. Les gouverneurs et les intendants disent qu’ils n’arrivent plus à les contrôler, dans leur correspondance avec Versailles.» «Partir dans le bois, c’est le désir de liberté», ajoute Daniel Brière, qui signe la mise en scène, «et de rébellion», complète Martin. «On a un rapport particulier à l’autorité et c’est une contamination amérindienne», assure-t-il.

Théâtre polyphonique

Les voix amérindiennes se font d’ailleurs entendre dans ce volet comme dans le premier, selon la volonté du NTE de redonner une juste place à la culture autochtone sur scène. La pièce juxtapose les chapitres de notre histoire, alors qu’on suit les ingénieurs d’une station d’épuration des eaux usées en 1998, Champlain, mais aussi Jolliet et Marquette aux Illinois en 1673, le père Le Jeune qui argumente avec Pastedechouan en 1634, des draveurs du Saint-Maurice en 1869, Champigny et Frontenac au château Saint-Louis en 1689 et l’inauguration du barrage de la Manic-5 en 1968. À ces rencontres entre des personnages réels et fictifs d’époques différentes s’ajoutent celles entre les peuples et les cultures. «Il y a une constante dans notre démarche de vouloir faire entendre les langues amérindiennes (le montagnais, l’innu…), de faire entendre l’autre, explique Daniel Brière. C’est pour ça que la forme de la pièce est une série de saynètes et de sketchs qui s’entremêlent et s’entrecoupent: pour inclure tout le monde. C’est aussi la difficulté de monter une pièce comme ça et de l’écrire, parce qu’il y a tellement d’histoires. On a dû couper certains passages et faire des choix. On a décidé d’aller plus loin que la première pièce avec la notion de chant et d’écrire plus de chansons. On est comme dans une comédie musicale.»

Inclure les langues amérindiennes répond à une volonté de réhabilitation de notre histoire, injustement occultée au théâtre, plaide Martin. Aux côtés des Anglais (Shakespeare en tête de peloton) et des Américains (dont on ne compte plus les œuvres sur Lincoln et autres héros de leur histoire), le Québec fait vaches maigres. «Il n’y a pas de pièces sur Papineau, Champlain, Frontenac ou sur les patriotes, explique Martin. Il y a un vide et le NTE, qui a le mandat de faire des expériences formelles, mais aussi de contenus, répond à cette absence en créant un essai de théâtre historique.» Et pourquoi donc a-t-on rejeté l’histoire de notre dramaturgie? «J’explique ça par la conquête, poursuit-il. Je crois qu’on sous-estime la rupture, le choc incroyable que ça a été pour nous. Je lisais Alexis de Tocqueville en visite dans le Bas-Canada. Il assiste à un procès à Québec et remarque que les gens parlent aussi mal l’anglais que le français. “Malheur au pays des vaincus!” clame-t-il. J’ai l’impression que notre narration nationale a été trouée par ce traumatisme profond.»

Entre des épisodes loufoques, comme ce problème d’amnésie lié à l’apparition du filtrat dans les eaux usées de Montréal, la pièce pose aussi de grandes questions politiques et éthiques sur la gestion du territoire et la cohabitation des différentes cultures. «Je crois que la question de l’altérité est plus que jamais d’actualité, avance Martin. Elle fonde la problématique politique partout en Occident. On sort d’une époque de grandes hégémonies blanche et chrétienne, et on vit un éclatement, mais ce que j’avais envie de dire avec cette pièce, Hubert Aquin l’avait bien exprimé dans La fatigue culturelle du Canada français: on a toujours été une société ouverte et en rapport à l’autre, parce qu’on a débarqué dans un pays déjà occupé. Ce n’est pas comme les Européens qui s’ouvrent à l’immigration. On a toujours été dans un rapport confrontant avec l’autre. L’Amérique est un pays d’immigration et je trouve qu’on sous-estime souvent ça, comme si on était un peuple de ghettos. Ce n’est pas vrai.»

Pour écrire ce volet, Alexis Martin s’est à nouveau plongé dans d’abondantes lectures (la bibliographie est publiée sur le site du NTE). Les jésuites, Rémi Savard, Jean de Brébeuf, mais aussi Bachelard, Baudelaire: toutes les inspirations sont bonnes pour ce voyage en eaux profondes, avec libre recours aux images les plus folles. L’impressionnante cabane conçue pour L’invention du chauffage central en Nouvelle-France sert toujours de décor, mais l’habitation a été améliorée pour se fondre à l’eau. «Ça a été compliqué de passer de la neige à l’eau, explique Brière. Il y avait un trottoir de glace autour de la scène qui est devenu un canal d’eau, et puis il pleut sur scène, mais l’eau s’infiltre partout. On est toujours low-tech, mais en même temps, on est obligé de développer des techniques pour éviter une catastrophe.» Ludique sans négliger la réflexion sérieuse, Les chemins qui marchent vise encore une fois à rejoindre les étudiants, nombreux à avoir vu la précédente pièce, au bonheur du NTE qui peut se vanter d’attirer un public de tous âges. Pour cette nouvelle aventure, François Papineau, Dominique Pétin, Steve Laplante et Gary Boudreault rejoignent Pierre-Antoine Lasnier, Alexis Martin, Carl Poliquin et Marie-Ève Trudel sur scène. À l’abordage!

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 1

  • 24 mars 2013 · 09h37 Nancy Larouche

    Pièce surprenante, déstabilisante car un peu trop cabotine. Toutefois, elle est dense en contenu. On se demande si les jeunes auront le bagage requis pour faire les liens nécessaire à une compréhensions globale de la complexité historique. De plus, il est à se demande si notre « peuple » pourra en arriver à être fiers de notre « histoire », compte tenu de notre ambivalence, justement historique.
    Les comédiens sont hyper talentueux et François Papineau brille par son jeu d’acteur.
    Merci à Alexis Martin et Daniel Brière d’écrire et de monter cette trilogie. J’ai vu la première et j’ai hâte à la 3e.

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