Le metteur en scène français Florent Siaud a choisi deux actrices pour incarner les célèbres libertins tirés des Liaisons dangereuses de Laclos qui forment le terrible duo du Quartett de Heiner Müller. Merteuil et Valmont se livrent une guerre cosmique et politique, entament une danse de mort apocalyptique.

Alors qu’il partage son temps entre le Québec et la France depuis six ans, Florent Siaud a trouvé en Quartett le parfait projet pour traduire son parcours artistique. Connu comme metteur en scène d’opéras baroques, il a aussi travaillé auprès de Denis Marleau (Othello, Ce qui meurt en dernier et Une fête pour Boris) et comme assistant à la mise en scène et dramaturge avec Brigitte Haentjens (L’opéra de quat’sous, Ta douleur). «La pièce étant la rencontre entre la Révolution française et la Troisième Guerre mondiale, j’aurais eu du mal à penser ça dans un seul pays, explique le metteur en scène qui a formé une équipe mixte de concepteurs français et québécois. J’ai l’impression que l’imaginaire ancien est bien français, comme les deux actrices (Marie-Armelle Deguy est issue de la Comédie-Française et Juliette Plumecocq-Mech, du Théâtre du Soleil), et en même temps, j’avais besoin de Montréal, de son rapport aux nouvelles technologies, de son regard très neuf et libre sur le répertoire. Pour moi, Quartett est la rencontre entre l’Ancien et le Nouveau Monde, et correspond à mon imaginaire partagé entre l’opéra baroque et la création contemporaine.»

Transposé dans un non-lieu, «un salon d’avant la Révolution française, un bunker de la Troisième Guerre mondiale», Quartett élargit le conflit des deux libertins à celui d’une société aux prises avec des puissances destructrices, avec des références aux guerres du 20e siècle. Dans cette réécriture du roman polyphonique de Laclos, condensé en un duel lapidaire entre deux stratèges cherchant à détruire l’autre, Müller fait le portrait d’une monstruosité humaine héritée de la Shoah. «Müller condense le roman pour ne garder que son squelette. C’est radicalement épuré et radicalement plus violent. Müller retient la confrontation guerrière et presque cosmique de deux géants, deux maîtres de la manipulation, presque des dictateurs, avec un rapport obsessionnel au pouvoir. On est dans les pulsions les plus obscures de l’homme. Valmont et Merteuil sont chez Müller des mythes, des symboles, des pulsions de vie et de mort.»

Au-delà des sexes

Quartett annonce un quatuor, mais la pièce ne compte que deux personnages (Valmont et Merteuil) qui se dédoublent pour incarner leurs victimes (la présidente de Tourvel et Cécile de Volanges). En offrant ces rôles à deux actrices, Siaud pousse plus loin le procédé du travestissement et la transgression chers aux libertins. «Le féminin et le masculin sont chez Müller des constructions sociales, des masques qu’on porte et qu’on enlève. Müller avait un rapport très conflictuel avec la littérature (il fait exploser Hamlet avec Hamlet-machine, et Médée avec Médée-matériau), et j’ai l’impression qu’il appelle chez nous, interprètes contemporains, un comportement révolté. Le travestissement est généralement là pour cacher, alors que chez Müller, on a l’impression qu’il révèle. Valmont et Merteuil n’arrivent à dialoguer que dans le jeu de masque, par scénarios interposés. Il y a une ivresse de Valmont à goûter ce qu’est être une femme. On a l’impression à la fin qu’il meurt presque en femme, dans une sorte d’ode à la féminité.»

Malgré ses accès de violence, son décor apocalyptique et cette rationalisation de l’horreur, Quartett a des tonalités comiques, carnavalesques, affirme Siaud. «On dirait parfois un grand requiem, une messe des morts, mais dansée et joyeuse. Ce sont deux loups qui se dévorent mutuellement dans une sorte de rituel funéraire excitant et jouissif. On se maquille en attendant de partir vers les flammes de l’enfer.»


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