Loin de ce que le public aurait pu attendre d’une pièce construite autour de l’œuvre de Nelly Arcan, La fureur de ce que je pense n’a rien de racoleur et se détache complètement de la biographie de cette écrivaine au destin tragique. À l’initiative de Sophie Cadieux, la pièce mise en scène par Marie Brassard s’inspire de l’œuvre de l’écrivaine et la transcende, formant à partir de ses mots une partition musicale pour six actrices et une danseuse.

On connaît l’histoire de Nelly Arcan. Jetée sous les projecteurs en 2001 à la sortie de Putain, un roman au parfum de scandale, puis s’imposant dans la littérature avec une œuvre atypique, provocante, traversée par des obsessions de l’image et d’une féminité soumise à une société hypermédiatique, hypersexualisée, mais aussi habitée par une douleur de vivre aiguë, la jeune femme se suicidait en 2009. De la vie de l’écrivaine, il ne sera pas question ici. Sophie Cadieux et Marie Brassard se sont tout entières penchées sur son œuvre dans ce spectacle qui rend aux mots de l’auteure leur juste place. «Le matériel biographique a été évacué très vite, dès notre première rencontre, raconte Sophie Cadieux, qui a proposé ce projet à l’Espace Go pour sa deuxième année de résidence. La matière [les textes] était tellement dense et donnait tellement à rêver qu’on a tout de suite décollé du réel. Il ne faut pas venir voir Nelly Arcan. C’est Nelly à travers le prisme de la vision de Marie [Brassard], des créateurs et des actrices qui se sont approprié le texte. Chacune des voix des actrices est unique, personnelle.»

Invitée par Sophie Cadieux à mettre en scène le spectacle, Marie Brassard, reconnue pour ses solos théâtraux, n’avait jamais travaillé pour un collectif, auquel elle a appliqué la même démarche créatrice que pour elle-même. «Je ne voulais pas faire une pièce psychologique à caractère biographique, explique la metteure en scène. J’ai invité les actrices à échanger sur l’œuvre d’Arcan et sur ce qu’elle nous inspire, parce que je considère que les acteurs et actrices sont des artistes et qu’on ne fait pas assez souvent appel à leur instinct créateur. À partir d’échanges avec elles, j’ai proposé de faire des chants basés sur des extraits des romans d’Arcan, qui ont été classés selon certains aspects de son écriture, de ses “obsessions”, qui mettent en lumière ses angoisses et ses préoccupations très différentes de celles qu’on croit comprendre quand on lit ses livres la première fois.»

Les fragments choisis par les deux complices n’ont en effet rien à voir avec ceux si souvent cités. Pas de scènes sulfureuses ici, donc, mais un monde mystérieux qui nous ouvre les profondeurs mythologiques de l’écriture d’Arcan, menant un combat vertigineux et souvent philosophique avec la mort et l’existence. «On propose une œuvre inspirée de celle d’Arcan, divisée en sept chants et sept chambres, donc sept lieux qui seront habités par chacune des actrices, poursuit Brassard. Il y a la chambre des Serpents, où il est question de la folie et des religions; la chambre de l’Ombre, consacrée à la mort; la chambre des Mirages, qui porte sur l’image et le corps, etc., et un chant est associé à chacune de ces chambres, parfois réalistes, parfois plus surréelles, à l’image de boîtes de poupées. Chaque actrice habite une chambre, un environnement développé avec elle et conçu par le designer Antonin Sorel. C’est un peu comme si on accédait à l’intérieur de la tête de l’auteure et qu’on voyageait dans différents aspects de ses obsessions, pas juste par rapport à l’apparence physique et à la beauté, mais aussi par rapport à la nature, au cosmos, à la religion, à l’existence. C’est très riche, quand on plonge dans l’œuvre, de voir tous les sens qui émergent.»

Poursuivant son travail dramaturgique d’exploration sonore et musicale amorcé avec La noirceur, Brassard a collaboré avec le compositeur Alexander MacSween pour développer un système de partition musicale pour ces six chants, auxquels s’ajoute un chant commun, dit Le chant perdu, divisé entre chacune des actrices et qui ponctuera le spectacle tout du long. «Les chants sont une autre façon d’entendre les mots de Nelly Arcan, affirme Cadieux. Ce n’est pas une œuvre de réparation ou de regard sur l’œuvre de Nelly. C’est vraiment une œuvre de Marie [Brassard].» La metteure en scène a aussi fait venir un éclairagiste de Finlande, Mikko Hynninen, et bénéficié des compétences du multitalentueux Daniel Canty, collaborateur à l’adaptation et à la dramaturgie.

Derrière le noir, la lumière

Un des moteurs qui ont poussé Sophie Cadieux à faire ce spectacle est d’ailleurs de vouloir faire voir la richesse de l’œuvre d’Arcan, souvent occultée derrière l’image médiatique de l’auteure. «Au début, quand j’ai lu Putain, j’étais un peu rébarbative, avoue-t-elle. J’avais l’impression qu’on me vendait une histoire de journal intime à la mode, mais avec Folle, j’ai vraiment pénétré dans son écriture et mesuré sa force de frappe et sa poésie. Je trouvais que chaque fois qu’on parlait d’elle, on ne parlait pas des bonnes choses. Il y a chez Arcan une aura de mysticisme, une spiritualité avec ses propres codes et des relents de contes de fées. Le paysage est un personnage, son port d’attache à quelque chose de plus grand et majestueux, en dehors de toutes les futilités auxquelles on l’associe.»

Par-delà les clichés du rapport obsessionnel à l’image, d’une sexualité débridée et des pulsions de mort, omniprésentes dans l’œuvre d’Arcan, La fureur de ce que je pense, dont le titre met d’ailleurs l’accent sur la «pensée» de l’auteure, ouvre grand une porte vers les profondeurs cachées d’une œuvre complexe et moins monochrome qu’elle n’y paraît. «J’ai voulu mettre en avant, malgré toute la noirceur que son écriture évoquait, la lumière sous-jacente, explique Brassard. Les obsessions destructrices d’Arcan étaient si noires, immenses et exacerbées que je me disais que ça devait être à la mesure de son idéal de grandeur et de beauté. Il devait y avoir en elle cette recherche de lumière. On voit d’ailleurs dans les récits de son enfance qu’elle rêvait à des choses magiques et magnifiques, et que le monde des adultes l’a déçue.»

Loin du misérabilisme, les six actrices (Christine Beaulieu, Sophie Cadieux, Monia Chokri, Evelyne de la Chenelière, Johanne Haberlin, Julie Le Breton) et la danseuse Anne Thériault vont donc réciter, chanter et danser les mots de celle qui vilipendait les «Schtroumpfettes de magazines», s’élevant avec grâce contre la dictature d’un corps marchandé. «On voulait des filles créatrices, avance Cadieux, et Marie voulait que les lumières ouvrent sur des filles belles et fortes.» «Je voulais proposer une vision de la beauté éclatante, confirme Brassard, une beauté pour laquelle tout est permis: la liberté, l’intelligence, la créativité. La beauté, c’est aussi un sentiment de force: qu’on ait les qualités physiques parfaites ou pas, on a le droit d’être belle et il faut s’en emparer pour transcender les images de beauté dont on se fait bombarder et auxquelles on a l’impression qu’il faut correspondre. Il faut être révolutionnaire!»

«Le temps de la représentation, un sens est donné à ma vie», écrivait Arcan dans Putain. Son vœu est en quelque sorte exaucé. Ainsi soit-il.


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