Sarah Berthiaume personnalise une poétique des grands espaces avec Yukonstyle, un magnifique voyage au pays des longues fuites.

C’est le bout du monde, une terre de l’extrême où l’homme se mesure à la grandeur du territoire et s’y perd. C’est un lieu réel où atterrissent les âmes en peine et les jeunes fugueuses, où l’alcool engourdit la douleur et où le trailer park délimite la liberté. C’est aussi un pays imaginaire où la nuit hivernale convoque les oiseaux nocturnes, où l’immensité de l’espace creuse des ravins dans le coeur des hommes, où le trop grand vide appelle un Dieu absent. Le Yukon de l’auteure Sarah Berthiaume amalgame le concret et l’abstrait dans une fable presque sacrée où la réalité évanescente est transcendée par la poésie qui transforme le pays en une grande métaphore animée.

Dans un appartement de Whitehorse, une Japonaise (Cynthia Wu-Maheux) exilée après la mort de sa soeur, et un métis amérindien (Vincent Fafard), dont la mère a disparu quand il était enfant, recueillent une jeune fille enceinte de 17 ans (Sophie Desmarais), insouciante et impertinente comme son âge le permet. Entre l’agonie du père du métis (Gérald Gagnon) qui a noyé la disparition de cette prostituée amérindienne qui lui a légué un fils dans l’alcool, le procès de Robert Pickton où l’enfant bâtard craint de trouver sa mère parmi les victimes, on suit le lent rapprochement d’êtres égarés qui se tendent la main pour ne pas basculer dans l’immensité qui les aspire. Alternant entre des dialogues musclés et des passages narratifs d’une poésie brute, la parole se précipite vers le vide et cherche à le combler par des énumérations, sortes de fuites désespérées en équilibre au-dessus de l’abîme.

La mise en scène de Martin Faucher joue sur le contraste entre réalisme et onirisme, entre la grandeur du paysage et l’espace clos dans lequel s’entrechoquent les corps des personnages qui exultent leur mal de vivre avec force et profondeur, entre humour, brutalité et fragilité, avec tout ce que cela comporte de vertige. Avec sa devise, «Larger than Life», le Yukon est ce pays où «il n’y a rien de grave», comme si la gravité même des corps perdait son sens dans l’infini territoire. La scénographie de Max-Otto Fauteux et la musique d’Alexander MacSween, qui mélangent froideur et chaleur humaine, contribuent à rendre au voyage sa juste dose de trash et de mélancolie. Un chant de solitude aux longs et déchirants échos.

L’abîme des grandeurs Critique par Voir - . Cote: 4

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