Un extrait du spectacle S'appartenir(e) : Lettre au premier ministre, par Véronique Côté
Scène

Un extrait du spectacle S’appartenir(e) : Lettre au premier ministre, par Véronique Côté

« Quelque chose, ici, ne va pas. Quelque chose se dérègle. » C’est ce qu’écrit la comédienne, metteure en scène et auteure Véronique Côté dans sa Lettre au premier ministre: un texte dans lequel elle donne la parole à une enseignante de cégep et mère de famille qui en a long à raconter aux dirigeants de son pays. Nous vous offrons aujourd’hui cette prise de parole issue du spectacle S’appartenir(e), présenté en ouverture du festival du Jamais Lu.

Après Québec et Ottawa, Montréal reçoit enfin le spectacle de prise de parole féminine S’appartenir(e). Oeuvre de remise en question de l’appartenance au territoire et à l’identité francophone, conçue entre Moncton, Québec, Montréal et Ottawa, le spectacle tissé d’une multiplicité de paroles et de genres cherche à capter l’essence de l’époque tout en ébranlant puissamment les fondations.

Dans sa « lettre au premier ministre », Véronique Côté se met dans la peau d’une enseignante au Cégep, mère de famille impliquée dans le conseil d’administration du CPE où sa fille passe ses journées entourée d’éducatrices au petit soin. C’est la prise de parole d’une femme éprise d’humanité, qui en trouve trop peu au sein de la classe dirigeante de son pays.

Notez qu’une version de ce texte est parue dans le livre S’appartenir(e), aux éditions Atelier 10, aux côtés des textes de Joséphine Bacon, Marjolaine Beauchamp, France Daigle, Rébecca Deraspe, Emmanuelle Jimenez, Catherine Léger et Anne-Marie Olivier.

 

S’appartenir(e) est présenté en ouverture du festival du Jamais Lu, vendredi 1er mai à 20h au Théâtre Aux Écuries

 

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Monsieur le Premier Ministre,

Je vous écris une lettre qui sera bien trop longue pour être lue avec l’attention qu’elle mérite, et bien trop longue pour que vous y répondiez, j’en ai bien peur. Je doute même qu’elle se rende jusqu’à vous. Vu d’ici, vous semblez vivre protégé de toute parole n’empruntant pas en droite ligne le dogme économique qui a l’air de vous tenir lieu de conscience.

Comprenez-moi bien: je n’ai pas besoin de votre réponse, je crois que je n’en ai même pas envie. Je ne porte pas le travail que vous avez effectué jusqu’ici en haute estime, si vous voulez tout savoir  —  et si j’en crois les décisions que votre cabinet nous assène depuis maintenant un peu plus d’un an, vous ne me portez pas en haute estime non plus, pas plus que l’immense majorité de mes concitoyens. Inutile de vous confier que je n’ai pas voté pour vous, ni pour le sinistre programme de démantèlement que votre gouvernement et vous êtes en train de mettre en œuvre avec une détermination qui serait admirable si elle était au service de desseins plus nobles. Je soupçonne que même les électeurs qui ont bel et bien voté libéral aux dernières élections n’ont jamais souscrit à ce saccage en bonne et due forme du modèle québécois, et de toutes ces choses qui faisaient qu’il n’y a pas si longtemps, il faisait bon vivre ici.

Je suis enseignante en histoire dans un cégep de Québec. J’ai une petite fille et deux garçons. J’ai moi-même étudié l’histoire et la littérature. Je crois en l’art. Je crois en la jeunesse. Je crois au pouvoir de rédemption, au pouvoir de réparation du langage. Et contrairement à votre étincelant ex-ministre de l’Éducation, je crois en la formation générale au collégial.

À vrai dire, je ne sais pas trop pourquoi je tente de me présenter ainsi, peut-être pour vous assurer de mon existence, peut-être aussi pour essayer de créer un pont, même tout petit, entre nos deux réalités apparemment si éloignées. Mais vous êtes d’abord un homme, et malgré tout le mal que je pense de vos politiques, je peux m’imaginer que nous sommes capables de nous rejoindre autour de ces questions qui nous ramènent à notre fragilité originelle, à ces failles qui nous lient, tous, amour, enfance, maladie, mort. Je suis sure que nous aimons nos enfants avec l’exacte même tendresse. Je suis certaine que nous craignons la mort avec le même réflexe de déni, avec la même tentation de fuite. Je m’adresse à cette part de votre être, celle qui aime immodérément ses enfants, celle où nous sommes, vous et moi, presque les mêmes: vous et moi, invraisemblablement semblables.

Je vais vous la raconter, mon histoire. J’y arrive. Ce ne sera pas de la littérature, ce sera un fait vécu. Pour citer votre lumineux slogan de campagne: je vais vous parler des vraies affaires.

Je siège au CA de mon CPE (je vous dirai une autre fois tout le bien que je pense de la mesure de génie de votre gouvernement consistant à moduler les tarifs de garderie selon les revenus des parents. Je n’ai ici ni l’espace, ni le temps pour détailler à quel point ce recul spectaculaire me désillusionne, m’horripile, et confirme mon sentiment que vous vous câlissez des familles en général et des femmes en particulier). À ce CA donc, sur lequel je siège, plein de gens de bonne volonté se retrouvent à gérer toutes sortes de problèmes divers, et nous tentons de le faire au mieux de nos capacités, malgré nos divergences d’opinions. À ce CA siégeait avec nous un homme, un ingénieur, que j’aimais bien malgré que je ne le connaissais que très peu.  Il était cordial et sûr de lui, efficace, sans complexe.  Il avait l’air de savoir où il allait, et j’aimais son regard sans peur.  Son regard dépourvu de tout doute.

L’automne dernier, il ne s’est pas représenté comme administrateur. Il a envoyé une lettre sobre pour nous faire part de sa décision de se retirer du CA pour des raisons personnelles.

La directrice du CPE m’a prise à part pour m’apprendre la raison de cette défection-surprise.

L’ingénieur ne revenait pas parce que sa conjointe, médecin de profession, s’était suicidée. Elle était jeune, plus jeune que moi: elle n’avait pas 35 ans. Elle avait une fille de trois ans. Et elle s’était suicidée.

J’ai toujours su que la tentation du suicide pouvait traverser n’importe qui, n’importe quand. J’ai toujours su que certains chagrins étaient si insondables qu’on pouvait littéralement s’y noyer.

Je sais des gouffres que je n’aurais jamais cru visiter dans ma vie. Je connais la fatigue, l’immense fatigue de la dépression, et cette puissante envie de tout abandonner sur le sol, sacs d’épicerie, manteau d’hiver, poids de grossesse, maux de dos, étudiants apathiques, facture d’Hydro, espérances, pour marcher délivrée de tout, allégée de tout, dans un oubli reposant et sans fond.  Mais quand j’ai eu mon premier enfant, j’ai su, au plus profond de moi et sans possibilité d’appel, que je n’avais plus le droit de mourir. Le suicide venait de quitter pour de bon ma réalité. Devenir mère, ce fut pour moi renoncer à la potentialité d’apaiser mon désespoir par la mort.

Et pourtant, la compagne de l’ingénieur, mère, comme moi, s’était suicidée. Elle avait quitté la vie et une enfant de trois ans: la sienne. Sa fille.

Je ne comprends pas. Je n’y comprends rien.

Je suis allée au service funéraire. J’ai revu l’ingénieur, je l’ai serré dans mes bras. Après qu’il m’eut demandé si je connaissais sa blonde, que je lui eus avoué que non, nous n’avons plus trop su quoi nous dire.  Je suis repartie de la cérémonie alourdie d’un malaise puissant, diffus et indélogeable.

C’est arrivé l’automne dernier et depuis, j’y pense tous les jours.

J’ai l’impression d’être hantée.

Je me demande comment cet homme brisé, cet homme qui semblait avoir tant de certitudes, a choisi de parler à son enfant de toutes ses certitudes envolées.  Comment fait-il pour vivre maintenant, déshabillé du verni de sa réussite, et de la sensation que la vie ne devrait pas pouvoir basculer comme ça dans l’incompréhensible, puisqu’il a travaillé, puisqu’il travaillait si fort pour les mettre à l’abri, tous? Comment se fait-il qu’il puisse finalement ne pas y avoir d’abri ? Chaque jour, Monsieur le Premier Ministre, je pense à lui et à sa fille, et je me dis que la peine qu’ils transporteront toute leur vie est le résultat de notre aveuglement, de notre entêtement à croire que de toutes les choses qui font que nous vivons bien, seules celles qui se calculent en chiffres ont une valeur véritable.

Vous avez dit, le jour de votre accession au pouvoir: «Pour les quatre prochaines années, rassemblons toutes nos énergies dans la même destination, la prospérité qui, seule, garantit la liberté de nos choix.» J’ai le regret de vous informer que ça ne suffira pas.

La prospérité ne garantit rien, surtout pas la liberté de nos choix.

Le confort ne suffit pas à donner un sens à nos vies.

Et ce qui devrait nous retenir—les autres, nos liens aux autres, nos liens à cette société et à son histoire, nos liens à ce territoire superbe—, tout ce qui pourrait donner du sens au fait d’appartenir ensemble à ce qui est un peuple, oui, un pays, certainement, et non pas une grande entreprise, tout ça cède sous les assauts répétés que vos ministres et vous portez à tout ce qui n’est pas nommément lucratif, privé ou commercial.

Vous faites les choix que vous faites: protéger les plus riches parmi nous et vous incliner devant les autels mortifères du libre marché et du discours corporatif.

Pendant ce temps, une femme s’est suicidée. Son mari dévasté explique encore à leur fille de trois ans pourquoi sa maman n’est plus là pour elle le soir avant de dormir. La prospérité manifeste dans laquelle ils vivaient tous les trois n’a été d’aucun secours pour la sauver.

Je voulais que vous sachiez cette histoire. Elle est arrivée ici, au Québec, pendant que vous étiez Premier Ministre. Ce n’est pas de votre faute, mais ce que cette histoire raconte est comme une fusée de détresse lancée vers vous, vers le trou noir de votre absence de projet.  Un peu de lumière douloureuse pour essayer de vous réveiller.

Comprenez-moi bien:  je sais parfaitement que le lien entre le mystère emporté par cette femme suicidée et notre difficulté à nous rassembler autour d’un projet de société qui ne serait pas exclusivement comptable, je sais que ce lien est ténu. Il est si fin qu’il est presque invisible. Mais il existe.  Quelque chose, ici, se dérègle. Le monde, notre monde, tangue. De plus en plus de gens en tombent.

Qu’est-ce que vous allez faire? Comment allons-nous vivre, nous tous ici, alors que nous sentons bien que quelque chose cloche dans ce choix de nous détacher les uns des autres, alors que nous sentons bien que nous avons besoin, plus que jamais, de ces liens précisément?  À quoi appartenons-nous donc  –  qu’est-ce qui nous constitue ?  Vous posez-vous parfois ces questions ?  Si oui  –  qu’y répondez-vous ?  Nous appartenons à l’équilibre budgétaire ?  Entendez-vous le grand, l’insondable vide contenu dans cette phrase ?  Il est impossible d’appartenir à un équilibre budgétaire. Le sentiment de morcèlement, d’impuissance que vous cultivez chez mes concitoyens et moi, ce sentiment visqueux de ne plus pouvoir rien faire pour améliorer notre sort, je le refuse.

J’appartiens à l’espoir, Monsieur le Premier ministre.  J’appartiens à la joie de dire non quand dire non est juste.  J’appartiens à ce qui se lèvera debout en nous quand vous nous croirez endormis.  J’appartiens à ceux qui cherchent à quoi ils appartiennent.  J’appartiens aux vivants qui marchent avec moi et aux morts qui marchent à travers moi.  J’appartiens à cette foule qui se dressera bientôt devant vous.

Si jamais, par un hasard épormyable, vous lisez cette lettre: réfléchissez à ce qui nous appartient, en tant que société, dans le chagrin insurmontable d’une jeune mère prospère, mais qui ne sait plus comment on fait pour vivre. Ce désarroi abyssal existe. C’est une vraie affaire. Comme l’enfance, comme l’amour. Comme la mort. De ça aussi, il faudra vous occuper, Monsieur le Premier Ministre.

 

Véronique Côté